Dossier Alstom : « Industriepolitik à la française »

Gérard Mestrallet entendait-il ainsi répondre à une question que nous lui avions posée par écrit, tardivement il est vrai, en marge de la présentation, le 30 avril dernier au siège bruxellois du groupe qu’il préside, des résultats et perspectives de son groupe ? Toujours est-il que le PDG de GDF Suez ironisa à plusieurs reprises au sujet de la « métrique » Alstom en parlant de filiales de son propre groupe pesant une ou plusieurs fois autant que le spécialiste français des transports ferroviaires et de la production d’énergie. La question était de savoir si un grand groupe français était entièrement maître de son devenir industriel ?

Siemens y étant, nolens volens, impliqué, la problématique ne manqua pas de susciter des réactions dans la presse allemande comme en témoigna un éditorial publié par le Frankfurter Allgemeine Zeitung en date du 3 mai. « Le palais de l’Elysée rêve d’un ‘Airbus de l’énergie’ et d’un ‘Airbus des transports’, écrit Holger Stelzner, – et le ministre de l’Economie allemand Gabriel se met à y rêver aussi. » Les hommes politiques parlent volontiers de champions mais quel genre de champion global formerait la combinaison des activités de deux sociétés dominant leur secteur dans une Europe économiquement stagnante ?

« Depuis des décennies, poursuit l’éditorialiste du FAZ, le personnel politique français estime mieux savoir que le marché ce qui est bon pour les entreprises françaises. Quand il y voit un quelconque intérêt national, il se place même au-dessus des droits des actionnaires. Mais la politique industrielle à la française, loin de prévenir le déclin industriel français, l’a en fait précipité. En France, les entreprises manufacturières ne comptent plus que pour 10,1% de la création de richesse alors qu’en Allemagne, la part de l’industrie s’élève à 22,6%, plus du double. Le mérite n’en revient ni aux grands groupes, ni à une quelconque politique industrielle, mais bien aux petites et moyennes entreprises. »

Dans aucun autre pays de l’Euroland, le déclin industriel n’est aussi prononcé que dans la « Grande Nation » – 750 000 emplois perdus dans l’industrie en dix ans, selon le Président Hollande lui-même – et, pourtant, se plaint l’éditorialiste du FAZ, sa vision de la politique industrielle fait des adeptes même à Berlin où certains rêvent désormais d’un ‘Airbus de l’Internet’ qui arracherait des clients à Google, Apple et Facebook.

Alors qu’à l’extérieur, dans les pays les plus touchés par la crise financière et économique, elle prône la mise en place d’un « Agenda 2010 » s’inspirant des réformes lancées par son prédécesseur, le Chancelier socialiste Schröder, la Chancelière Angela Merkel fait tout le contraire à l’intérieur, à commencer par l’instauration d’un salaire minimum d’un niveau relativement élevé. Que l’Allemagne et d’autres pays traditionnellement favorables à l’économie de marché fassent leurs les préceptes français d’ingérence économique et de prédominance du monde politique sur l’état de droit est d’autant plus incompréhensible, s’étonne l’éditorialiste, que depuis des décennies la France protectionniste recule sur le plan économique et social et perd en compétitivité.

Que ce soit, rappelle-t-il, sur insistance de l’ancien Président Sarkozy que l’on a supprimé du Traité de Lisbonne l’article instaurant un marché intérieur libre et dénué de toute distorsion à la concurrence ne relève pas du hasard. Dans sa conférence de presse finale à l’issue d’un Conseil européen de juin 2007, l’ancien président français ne s’était-il pas interrogé de manière toute oratoire quant à savoir ce qu’« en tant qu’idéologie, que dogme, la concurrence avait apporté à l’Europe »  alors que les pères fondateurs de l’Europe l’avait définie (Art. 3 du Traité de Rome) comme un moyen d’atteindre leur objectif d’amélioration du niveau de vie et de la qualité de vie des peuples (Art. 2) et qu’elle a contribué à la réussite économique considérable de l’intégration européenne ? (Voir à ce sujet l’étude publiée sous le titre « Der Wettbewerb im Vertrag von Lissabon » par le professeur Peter Behrens de la Faculté de Droit de l’Université de Hambourg, en Allemagne).

La France, conclut l’éditorialiste du Frankfurter Allgemeine Zeitung, préférerait abandonner les principes de libre-concurrence et d’économie de marché et introniser un gouvernement économique européen qui appliquerait des méthodes de planification économique et soumettrait les entreprises au service de l’Etat dans une conception dirigiste et bureaucratique. Ce serait certes une façon de niveler les standards de vie en Europe, mais clairement vers le bas. Et, si l’Allemagne et les autres pays européens favorables à l’économie de marché font marche arrière et adhèrent à la notion française d’intégration économique, l’Europe peut clairement enterrer son rêve de rivaliser avec les Etats-Unis et la Chine en tant que troisième puissance économique.

Thierry Godefridi

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