« Borderline Times » (Dirk De Wachter) : La psychiatrie comme miroir du monde

Chaque dimanche, la VRT, la chaîne de radio et de télévision flamande, interroge des personnalités en vue des milieux politique, économique, culturel, sportif et autres sur les cinq livres qui ont le plus marqué leur existence. Il y a quelques mois, c’était au tour d’Imke Courtois de faire part de ses lectures favorites.

Joueuse de football de haut niveau – et désormais télégénique commentatrice sportive que le monde envie à la Flandre télévisuelle (après sa participation à une émission de télévision aux Pays-Bas, les téléspectateurs néerlandais suggérèrent que l’on vire le reste de l’équipe de commentateurs et que l’on ne garde qu’elle) -, elle soumit une liste comprenant, en plus d’un recueil de poèmes de Rainer Maria Rilke, quatre ouvrages qui plongent dans les méandres de l’âme humaine et de la société contemporaine.

Le football féminin est apparemment d’un niveau plus subtil au plan tant sportif qu’intellectuel que son pendant masculin, mais il est vrai que Mademoiselle Courtois prépare une thèse de doctorat sur les aspects psychophysiologiques de la perception de la douleur, ceci expliquant tout cela, mais ne manquant toutefois pas d’intriguer un esprit disposé à s’aventurer aux confins de la connaissance humaine.

Il n’étonnera donc pas que, dans la liste des cinq livres préférés de cette avenante personne, le choix se soit porté sur Borderline Times de Dirk De Wachter, un psychiatre et lui-même ce qu’en Flandre il est convenu d’appeler un « BV » (« een bekende Vlaming », une personnalité flamande fortement médiatisée).

Paru en 2012, Borderline Times procède à un état des lieux de la psychiatrie au 21e siècle sur base du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-IV-TR). Si la question principale reste, depuis au moins un demi-siècle, c’est à dire au temps où le professeur Jean Florence enseignait à la faculté de droit en première année la psychologie à votre serviteur, celle de la frontière entre la normalité et l’anormalité pour juger d’un état pathologique, il semble bien que ladite frontière se soit fortement déplacée.

Située à l’époque, sauf erreur, quelque part entre la névrose qui se réfère à des troubles de la personnalité n’impliquant pas de rupture avec la réalité et n’empêchant pas de vivre normalement et la psychose qui se définit par une désagrégation de la personnalité et une perte du contact avec la réalité, la frontière entre la normalité et l’anormalité semble s’être considérablement rapprochée de nous avec le trouble de la personnalité limite (« Borderline Personality Disorder »), état caractérisé par une impulsivité irrépressible et une instabilité des émotions, des relations interpersonnelles et de l’image de soi.

Selon le DSM-IV-TR, dont les critères sont repris par Dirk De Wachter dans Borderline Times, cet état se dénote par des efforts effrénés pour éviter un abandon, réel ou imaginé, un schéma de relations interpersonnelles marquées par l’instabilité, des perturbation de l’identité, de l’image ou de la notion de soi, une impulsivité dans des domaines dommageables (dépenses excessives, alcool, sexe, etc.), des comportements suicidaires ou d’automutilation, une instabilité affective due à une hyper-réactivité de l’humeur, un sentiment chronique de vide, des colères rageuses et inappropriées, la survenance dans les situations de stress d’idées paranoïdes ou de symptômes dissociatifs sévères.

Si vous souffrez d’au moins cinq des neufs critères repris dans le DSM-IV-TR, vous vous exposez à être considéré comme un cas pathologique. La frontière entre la normalité et l’anormalité ne s’est-elle donc pas notablement rapprochée de nous ?

Dirk De Wachter dit s’être inspiré pour le titre de son livre des travaux du philosophe américain Richard Rorty (1931-2007) qui allègue que la postmodernité (l’état actuel de la civilisation occidentale en ce qu’elle aurait perdu confiance dans les valeurs modernes de progrès et d’émancipation) se traduit par une mise en avant de ce qui est à la marge. Ce qui est à la frontière (borderline) devient la norme (mainstream).

L’on rejoint ici la pensée de Michel Foucault, également cité par Dirk De Wachter dans Borderline Times, sur la structure centre/périphérie. C’est pourtant dans l’oeuvre d’un autre auteur français, tout à fait contemporain quant à lui, que ce professeur à l’Université de Louvain (KUL) puise pour illustrer ses constats et en tirer ses conclusions.

(A suivre dans un prochain article)

Borderline Times, Het einde van de normaliteit (Dirk De Wachter, 296 pages, Lannoo Campus, octobre 2012, en néerlandais).

* * *

Si cet article vous a plu, partagez-le sur les réseaux sociaux et envoyez-en le lien à vos relations susceptibles de s’y intéresser. Abonnez-vous à la newsletter sur la page d’accueil du site afin de ne manquer aucun article qui y est publié. C’est gratuit et vous pouvez à tout moment vous désabonner. Soutenez la page Palingénésie sur Facebook et suivez Palingénésie sur Twitter.

Si vous ne souhaitez plus recevoir de mails de Palingénésie vous informant de la parution des articles, il vous est loisible de vous désabonner via l’espace « Newsletter » sous l’image principale de la page d’accueil du site ou par l’envoi d’un mail de désabonnement à l’adresse figurant dans les mails que vous recevez de Palingénésie.

Share and Enjoy

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS

, , , , ,

Pas encore de commentaires.

Laisser un commentaire

Laissez votre commentaire ici. Votre adresse Email restera strictement privée.
Email
Print