La Chine, un « dragon de papier » ?

Encore aussi récemment qu’en juin, l’Economist Intelligence Unit prévoyait dans son rapport Long-term macroeconomic forecasts : key trends to 2050 que le PIB de la Chine progresserait de 10.335 milliards USD en 2014 à près de 106.000 milliards USD en 2050 et que la Chine détrônerait les Etats-Unis comme première économie mondiale en 2026. Selon le centre d’études du magazine britannique, les Etats-Unis verraient leur PIB passer de 17.419 milliards en 2014 à 70.913 milliards en 2050 et ils seraient talonnés par l’Inde (63.842 milliards en 2050) qui passerait de la 9e à la 3e place du classement mondial sur cette même période. Le fait pour la Chine, les Etats-Unis et l’Inde de se retrouver sur le podium des plus grandes économies mondiales n’effacerait certes pas les disparités entre ces trois pays mais les réduiraient considérablement : le PIB par habitant de la Chine représenterait 50% de celui des Etats-Unis en 2050 et celui de l’Inde, 24%.

C’est à contre-courant de ces prévisions d’une prochaine hégémonie économique de la Chine que va Johan Van Overtveldt dans son livre A Giant Reborn – Why the US Will Dominate the 21st Century qui fit l’objet d’une recension dans un article précédent consacré au turbo-changement et à la présomption qu’un mélange d’éléments historiques, institutionnels, économiques, sociologiques et culturels conférait des atouts déterminants aux Etats-Unis pour s’y adapter et ainsi maintenir leur prédominance économique au 21e siècle.

Van Overtveldt se fait l’écho des opinions fort discordantes exprimées dans la presse et par des personnalités des milieux politiques et académiques, y compris en Chine, au sujet de l’avenir de cette dernière dont l’historien Angus Maddison, cité par l’auteur, a établi qu’elle a déjà constitué, au 10e siècle, la première économie mondiale et que sa part de ladite économie s’élevait encore à 33% en 1820 ! En 1952, cette part n’était plus que de 5,2% et, malgré une industrialisation forcée sous le régime maoïste, elle était tombée sous les 5% en 1970.

A partir de 1978, sous la houlette de Deng Xiaoping, la Chine réforma son système économique, laissant plus d’espace à l’initiative individuelle (tout en maintenant la suprématie du Parti Communiste). Moyennant une mobilisation de l’épargne privée, des dévaluations de sa monnaie et l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce, elle se transforma en atelier du monde et une puissance exportatrice de premier ordre, arrachant en même temps plus de la moitié de sa population à la pauvreté.

La crise financière de 2008 et la récession économique globale qui s’ensuivit frappèrent directement les exportations de la Chine et l’amenèrent à relancer son économie avec des incitants fiscaux et par un recours massif à l’endettement dont le niveau global fut propulsé de 147% à 255% du PIB entre 2008 et 2014, largement au-dessus du niveau d’autres économies émergentes comme l’Indonésie, la Russie, l’Inde et le Brésil. De manière plus inquiétante, relève Van Overtveldt, une part importante de l’endettement est détenue en Chine par le secteur privé. Or, malgré un afflux monétaire massif, le taux de croissance de l’économie a significativement baissé, affectant la capacité de remboursement des débiteurs et induisant une spirale négative dans l’économie toute entière.

Se référant à Keyu Jin, professeur chinois d’économie à la London School of Economics, Van Overtveldt prédit que, si l’on ne laisse pas les marchés faire le ménage parmi les entreprises et les banques maintenues en vie artificiellement, l’économie chinoise se « zombifiera », la croissance y disparaîtra et cédera la place au risque de la déflation, d’autant plus que la Chine est désormais exposée à la concurrence de pays tels que l’Inde, le Vietnam, le Mexique et certains pays de l’Europe de l’Est. Tous ces éléments sont de nature à exacerber la problématique de l’endettement.

Outre les effets pernicieux qu’a produits le modèle économique initié en 1978, Van Overtveldt énumère et développe dans son ouvrage richement documenté cinq autres défis que la Chine doit relever et qui constituent autant d’obstacles par rapport aux Etats-Unis dans la course à l’hégémonie mondiale : la démographie, la pollution, la corruption, l’inégalité et les questions de sécurité intérieure et extérieure. D’autres pays sont aussi confrontés à ces problèmes, admet l’auteur, mais la Chine doit faire face à tous les cinq et ils sont de taille.

Ministre belge des Finances depuis l’avènement du nouveau gouvernement il y a un peu plus d’un an, Johan Van Overtveldt fait désormais partie des aréopages où se prennent les décisions engageant l’avenir de l’Union européenne. Puisse-t-il s’inspirer de ses nombreuses et excellentes lectures et les partager avec ses collègues afin qu’ils libèrent les forces vives de l’économie européenne des carcans qui l’entravent et qu’ils permettent à l’Union européenne d’aborder l’ère de turbo-changement dans les meilleures conditions possibles. Car, à quoi servirait-il d’épiloguer sur la situation du monde si ce n’était pour en tirer toutes les leçons à sa propre échelle ?

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L’expression « dragon de papier » reprise dans le titre s’inspire d’une expression de Gordon Chang, avocat chinois formé aux Etats-Unis et auteur d’un livre à succès, The Coming Collapse of China, cité par Johan Van Overtveldt dans A Giant Reborn.

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  1. La Chine, un « dragon de papier » ? | Contrepoints - 27 août 2015

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