Dettes publiques et répression financière : la BCE, « prête à agir »

Le 14 avril, la presse se faisait l’écho d’une conférence du président de la Banque centrale européenne (BCE) à Washington en marge de réunions du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. M. Draghi y répéta que la BCE était prête à intervenir à l’encontre de l’euro fort et de l’inflation faible, y compris par des mesures non-conventionnelles. « Répéta » car ce fut déjà le thème essentiel de la conférence de presse de M. Draghi à l’issue du Conseil des gouverneurs de la BCE, le 3 avril à Francfort.

La retranscription de la conférence de presse du 3 avril est disponible sur le site Internet de la BCE. Son président y déclara notamment que l’objectif est de maintenir le taux d’inflation en-dessous de, mais près de, 2% et que le Conseil des gouverneurs s’était engagé unanimement à faire usage de mesures non-conventionnelles afin de remédier aux risques d’une période prolongée de faible inflation (se conformant en cela aux recommandations du Fonds monétaire international). A Washington, le président de la BCE aurait précisé, selon les commentaires de presse, qu’une hausse trop molle des prix compliquerait le désendettement des pays sous pression. The writing is on the wall : les signes sont là !

Le souci exprimé n’est donc pas d’infléchir le cours de l’euro afin de favoriser les exportations et de tonifier par ce biais les économies de la zone euro, mais bien de désendetter ces dernières dont les principaux acteurs sont les Etats eux-mêmes (en France et en Belgique par exemple, l’Etat s’arroge plus de 50% du PIB) en visant un taux d’inflation jugé optimal pour l’économie de 2%. Ceux qui avaient cru que le mandat de la BCE consistait à veiller à ce que le niveau d’inflation ne dépasse pas les 2% se sont trompés, il s’agissait de « s’en rapprocher ». Ceux qui arguent d’un euro made in Germany et fondé sur le deutsche mark d’antan pour expliquer le manque de croissance économique en Europe se fourvoient puisque, l’engagement des gouverneurs de la BCE étant unanime, l’Allemagne elle-même s’est apparemment rangée au consensus de politique économique formulé par l’instance monétaire européenne.

Dans leur livre Dettes publiques, un piège infernal qui fit l’objet d’une recension dans un article antérieur de cette chronique et qui constitue un excellent outil d’analyse de cette problématique, Bruno Colmant et Jennifer Nille n’envisagent que trois solutions possibles au surendettement public : 1) une croissance suffisante de l’économie réelle, supérieure au taux du déficit budgétaire ; 2) une dose d’inflation accompagnée d’un maintien de taux d’intérêt bas ; 3) l’effacement de dettes.

Une croissance suffisante de l’économie réelle – la solution économiquement et socialement la plus juste – relèvera de l’onirisme tant que les Etats précisément les plus endettés ne libéreront pas leurs marchés du travail et l’initiative privée des carcans dans lesquels ils les ont enserrés. Les effacements de dettes et autres mesures confiscatoires (pardon, non-conventionnelles) relèvent quant à elles du désespoir de cause, tant les effets secondaires (sur les créanciers, le système financier et l’économie en général) et boomerang (sur les possibilités et coûts d’endettement futur des Etats défaillants) sont nocifs et imprévisibles. Reste la dose d’inflation accompagnée du maintien de taux d’intérêt bas. C’est l’option retenue par la Banque centrale européenne, à défaut de vision, de courage et d’une véritable volonté de changement de la part des dirigeants politiques et des interlocuteurs sociaux des Etats les plus directement concernés.

Cette option comporte toutefois des effets pervers. Une absence d’inflation préserve le pouvoir d’achat des acteurs économiques ayant décidé, en raison de la situation économique et de l’incertitude, de différer leurs décisions d’achat. L’inflation les prive de cette liberté de décider de l’allocation de leurs ressources en les y contraignant s’ils entendent éviter une dépréciation de leurs actifs monétaires. Quant à un euro affaibli, il entraînera, ne serait-ce qu’en raison d’un enchérissement du coût de l’énergie, une dose d’inflation importée, ce qui sous-tend sans doute la position de la BCE à l’égard de l’euro avant toute autre considération. En effet, compte-tenu de la dépendance énergétique de l’Union européenne et des événements géopolitiques à ses frontières, un euro affaibli renforcerait-il nécessairement la compétitivité de l’économie européenne ?

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