Et si le vivant était anarchique (Jean-Jacques Kupiec)

« La génétique est-elle une gigantesque arnaque ? » C’est le sous-titre de l’essai Et si le vivant était anarchique que Jean-Jacques Kupiec a publié aux Editions Les Liens qui Libèrent (LLL) le mois dernier. L’auteur, Docteur en biologie, habilité à diriger des recherches, a pratiqué la biologie moléculaire, a cloné et séquencé plusieurs génomes viraux et a encadré un séminaire d’histoire et de philosophie de la biologie pendant quinze ans.

Ces compétences émergent dans cet essai éminemment instruit sur l’impasse dans laquelle s’est engouffrée la génétique déterministe depuis ses débuts.

Toute théorie scientifique repose sur une ontologie, c’est à dire un ensemble d’entités fondamentales et de propriétés premières, non déductibles d’autres propriétés. Le caractère relatif de ces ontologies oblige d’en changer quand la recherche et l’expérimentation révèlent des aspects qu’elles n’intègrent pas.

C’est le cas de l’aspect de variabilité dans le domaine de la génétique, laquelle postule que le vivant est gouverné par un principe d’ordre originaire et, selon Jean-Jacques Kupiec, ne fait pas entrer suffisamment en ligne de compte le caractère stochastique (c’est à dire probabiliste ou aléatoire) de l’expression des gènes.

C’est la conception génétique de l’hérédité basée sur les caractères discrets et les gènes du vivant, les premiers étant dérivés des seconds, qui est mise en cause. A ce sujet, l’auteur fait remarquer que, malgré les développements de la biologie moléculaire et la connaissance de la structure moléculaire des chromosomes, « une définition précise du gène n’est toujours pas disponible ». Ce dernier serait probablement défini aujourd’hui de la même manière qu’un scientifique, Edward M. East, le fit en 1929.

Le défaut originel de la génétique est d’avoir projeté un ordre sur le vivant. Il existe, certes, une version affaiblie de la causalité à l’oeuvre dans la génétique. Mais, les tenants de cette dernière oscillant d’une version à l’autre en fonction des circonstances, cela rend la théorie irréfutable et donc non scientifique, puisque pour l’être elle devrait être réfutable. « Sinon, rappelle Jean-Jacques Kupiec, on considère habituellement qu’il s’agit d’un discours idéologique ou religieux. »

Si en physique l’on est prêt à abandonner une théorie dont prédictions et résultats ne correspondent pas, en génétique, à statut scientifique comparable, l’on se montre par contre beaucoup plus réticent. Selon Jean-Jacques Kupiec, au vu des incohérences expérimentales et théoriques, la version causale de la génétique, pour laquelle la vie est intrinsèquement ordonnée, aurait dû être abandonnée dès la première moitié du XXe siècle.

Où, longtemps, on a prétendu ne voir que du « bruit », la variabilité est bien là. L’auteur insiste : il y a même « désordre à tous les étages », dans le développement embryonnaire, dans la différenciation cellulaire, dans l’expression des gènes, dans les génomes. « La vie n’est écrite nulle part. C’est un processus de construction qui puise dans le potentiel de variabilité des constituants moléculaires du vivant. »

C’est en partant de là que la génétique peut se réconcilier avec le darwinisme. « L’ontogenèse et la phylogenèse ne sont pas deux phénomènes distincts, mais deux aspects d’un seul et même phénomène de propagation du vivant. »

En parlant du développement de l’individu comme d’un processus aléatoire et en répondant dans son essai à la question contenue dans le titre, à savoir si le vivant est anarchique, Jean-Jacques Kupiec en précise la portée. Un processus stochastique dépend d’événements dont la survenance est affectée d’une certaine probabilité. Un tel processus n’est pas irrationnel pour autant : il est régi par des probabilités dont, dans un champ complexe, la rationalité et la causalité dépassent l’horizon épistémologique de nos moyens d’investigation. De même l’étymologie d’« anarchie », composée de l’α(ν)- privatif et du mot arkhè (premier principe du monde) en grec ancien, ne renvoie-t-elle pas au désordre, mais à l’absence d’ordre hiérarchisé, ce qui n’est pas la même chose !

Et si le vivant était anarchique est un essai passionnant pour un esprit non averti comme l’auteur de ces lignes, mené de main de maître dans un langage limpide par un scientifique passionné, Jean-Jacques Kupiec, dont s’il ne fallait retenir qu’une chose – ce qui serait dommage – c’est « que la propriété essentielle du vivant est son caractère aléatoire et que ce caractère aléatoire est aussi le substrat de notre liberté ».

Et si le vivant était anarchique, Jean-Jacques Kupiec, 256 pages, Editions Les Liens qui Libèrent (LLL).

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