A propos d’Alain Finkielkraut : Pourquoi je ne suis pas réactionnaire

J’aime Alain Finkielkraut, son courage, sa finesse, son style et, depuis plus récemment, son sens de l’humour. Avec un meilleur sens de la nuance, il aurait pu prendre la relève du si regretté Jean-François Revel, l’un des seuls philosophes de ma connaissance que l’on peut lire en éclatant de rire.

Toutefois, la relève ne se fera pas. Car Alain Finkielkraut n’est pas libéral (comme l’était Revel), mais réactionnaire. Certes, l’épithète de “néo-réac” est en vigueur, plus smart et moderne, mais de même que celle de “néo-libéral”, elle n’apporte strictement rien à la connaissance de son objet, et l’on me permettra dès lors de vous en dispenser!

Dans une interview au Figaro (31/3), le réactionnaire Finkielkraut brosse de la France un paysage apocalyptique, marquant le triomphe insupportable de tout ce qu’il déteste. Ainsi déclare-t-il, à propos du désormais fameux face-à-face entre Christine Angot et François Fillon, sur France 2, que c’est “le spectacle politique le plus douloureux et le plus dégradant qu’il m’ait été donné de voir.” Hitler à Nuremberg, les procès de Moscou : roupie de sansonnet que tout cela!

Ce qui est reproché à Fillon, selon notre Académicien, n’est pas sa vénalité, ni la bêtise de sa défense initiale, c’est “le côté vieille France. Nos sociétés se partagent désormais entre planétaires et sédentaires, globaux et locaux, hors sol et autochtones, ouverts à toutes les innovations et attachés aux traditions.” On ne voit pas trop le rapport entre emplois fictifs, cadeaux à 13.000 euros et la France comme “open space” — Finkielkraut dit aussi aéroport dans son dernier ouvrage La seule exactitude — mais l’amalgame hâtif permet à Finkielkraut de faire un lien avec l’une de ses marottes.

Le propos qui domine cette interview, comme tous les écrits de Finkielkraut depuis 10 ans, est que “c’était mieux avant”. Ces quatre mots définissent toute entière la posture du réactionnaire : c’était mieux avant. Ils en trahissent aussi la faible rationalité. Car, qu’est-ce qui était mieux avant? Et d’abord, pour qui?

Selon les rapports des Nations Unies, peu suspectes de sympathies ultra-néo-libérales “open spacistes“, les trente dernières années ont vu des centaines de millions d’enfants, de femmes et d’hommes se hisser hors de la misère dans laquelle ils croupissaient, pour se donner des conditions de vie décentes. Demandons-leur peut-être si, à leur estime, c’était mieux avant? Demandons à Monsieur Finkielkraut si la misère c’était “mieux” que l’accès à l’eau potable?

Ah mais, vous répond le réactionnaire, peut-être avez-vous raison, mais cette amélioration relative de la condition des Asiatiques et des Africains a un prix, qu’en Occident nous payons cher. Car leur enrichissement, à vos masses, se paie de notre appauvrissement! C’est un marqueur du réactionnaire que non seulement il ne comprend rien, mais ne veut rien comprendre, à l’économie, qu’il considère comme vulgaire (surtout en France). En réalité, la richesse globale n’a cessé de progresser, et si les classes moyennes occidentales ont, à certaines égards, vu leur condition se détériorer, elles ne se sont certes pas appauvries — il n’existe pas un seul classement, même controversé, qui ferait état d’un tel appauvrissement.

Du reste cette assertion “c’était mieux avant” n’est pas sans évoquer la querelle entre les deux grands épistémologues du XXe siècle, Karl Popper et Paul Feyerabend. Comme le second soutenait, en parfait relativiste, que la technique occidentale n’était pas supérieure en soi à ses alternatives — ce qui, sur le plan conceptuel, est en effet plaidable — Popper lui répondit en lui demandant si, malades, les adversaires de la technique occidentale préfèrent se confier aux bons soins d’un hôpital moderne, ou d’un shaman usant de techniques ancestrales à base de fumée et de cris perçants?

Mêmement, osons cette question à Monsieur Finkielkraut : Monsieur l’Académicien, si vous tombez gravement malade, ou si votre enfant souffre d’une rage de dent, votre choix se portera-t-il sur un médecin de Molière, ou sur les outils de la technique médicale contemporaine?

Jamais soucieux de cohérence, le réactionnaire vous répondra que certaines choses étaient mieux avant, pas toutes, révélant l’essence de sa posture, qui n’est que cela : la posture d’un contemplatif macérant dans sa détestation du Monde. «Garde-toi de dire : “Comment se fait-il qu’autrefois, les choses allaient mieux qu’aujourd’hui?” Car ce n’est pas la sagesse qui te dicte une telle question.» (Ecclésiaste 7:10)

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