Le système monétaire international risque-t-il l’apoplexie ?

Dans un remarquable article publié par la revue Politique internationale, l’économiste français Henri Lepage s’interroge sur les raisons pour lesquelles l’économie mondiale ne s’est pas ou si peu redressée à la suite de la crise financière et économique de 2008.

La croissance est, certes, de retour, mais de manière si timide qu’elle n’a plus rien à voir avec le passé : 1,8 % en moyenne ces huit dernières années aux Etats-Unis au lieu de 3,5 % pendant les vingt années précédentes et ceci, sans même tenir compte de la croissance démographique liée à l’immigration. En Europe, c’est pire : il a fallu neuf ans pour que le PIB retrouve son niveau de 2007 (contre six ans outre-Atlantique).

Comment se fait-il que l’économie soit en panne ? S’agit-il, comme le pense Larry Summers (ancien conseiller économique du Président Clinton) d’une période de stagnation séculaire à la suite de la baisse tendancielle des taux d’intérêt ? Cette tendance-là, estime Henri Lepage, date d’avant la crise de 2008, en fait de la fin des années 1980, et les principales causes en ont été identifiées comme étant le vieillissement de la population et les derniers développements technologiques.

« Summers, écrit Henri Lepage, est un pur keynésien, adepte du « postulat de la neutralité de la monnaie » selon lequel finance et monnaie ne sont que des artefacts dissimulant temporairement le jeu des variables réelles (démographie, investissement, épargne, productivité,…). » S’il est une leçon à retenir de la crise et de ses séquelles, c’est que cette position n’est plus tenable : il faut désormais tenir compte des données financières et monétaires en tant que telles (crédit, endettement, prix des actifs, bilans).

Les dernières recherches des économistes de la BRI (Banque des règlements internationaux), qui ont mis en évidence les conséquences d’une asymétrie systématique dans le comportement des banques centrales (plus promptes à relancer l’économie quand elle est en panne qu’à la freiner quand elle s’emballe), amènent Henri Lepage à considérer que la situation actuelle résulte de l’aveuglement des banques centrales face aux mutations de la monnaie et de l’ordre monétaire international.

Pourtant, dès 1976, un économiste de la prestigieuse université de Princeton, parlant de « missing money », avait avancé que les modèles économétriques traditionnels étaient obsolètes car de nouveaux instruments financiers (repos, swaps ainsi que produits titrisés, structurés, dérivés) circulaient dans le monde bancaire et financier, généralement libellés en dollars US mais situés hors de l’espace monétaire américain, dont lesdits modèles économétriques ne tenaient pas compte.

Cet économiste parvint à réconcilier le montant de ces nouveaux instruments avec les agrégats traditionnels pour arriver aux prévisions fournies par les modèles économétriques des banques centrales, confirmant par là de manière empirique une hypothèse formulée cinq ans plus tôt par Milton Friedman, à savoir celle d’une création monétaire exogène qui n’apparaît nulle part dans les comptes publics mais qui représente néanmoins de la monnaie dans la mesure où elle constitue un moyen de transaction accepté entre banques et acteurs économiques appartenant à des aires monétaires différentes et ainsi soustraits à tout contrôle d’une quelconque banque centrale. Selon des estimations, 60% des dollars présents sur les marchés du monde seraient des dollars made in the world !

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Les banques centrales se sont ingéniées à relancer la croissance par des rachats massifs d’actifs (quantitative easing). Deux aspects essentiels et concomitants en échappent toutefois à l’analyse, l’impact déflationniste de la réglementation et la pénurie de collatéral.

D’une part, les contraintes nouvelles imposées aux banques et les coûts de ces contraintes pour les banques les ont incitées à réduire leur offre traditionnelle, avec pour effet une destruction massive de monnaie privée et l’incapacité des banques centrales à irriguer l’économie réelle au travers des canaux habituels et à relancer la croissance en raison de ce que, d’après Henri Lepage, les banques centrales ne tiennent qu’incomplètement compte des caractéristiques de la monnaie dans le monde d’aujourd’hui.

D’autre part, la mondialisation de la monnaie a suscité une razzia et une pénurie des actifs sûrs servant à sécuriser les transactions, une pénurie aggravée par les politiques de rachats massifs d’actifs. C’est sans doute la principale raison pour laquelle les taux affichent une tendance longue à la baisse, car une pénurie entraîne une hausse des prix et, en conséquence, une baisse des rendements et des taux.

Il s’ensuivit un repli stratégique de la part des grands groupes bancaires et financiers qui gèrent la global money et qui ne produisent plus assez de monnaie pour permettre à l’économie mondiale de fonctionner normalement. Les circuits de création et de diffusion des liquidités mondiales s’approchent du point de rupture et la moindre étincelle est susceptible de provoquer une faille systémique. « Le système monétaire international est cassé, conclut Henri Lepage, et personne ne le dit. »

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Retrouvez l’article de Henri Lepage en version intégrale dans la revue Politique internationale via le lien suivant : « Le ressort brisé du système monétaire international ».

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