Tintin, « l’anticommuniste primaire »

Comme chacun sait, Tintin au Pays des Soviets sort enfin en version colorisée. Comme tous les autres lecteurs de ma génération, je l’ai découvert en noir et blanc durant mon enfance. Mais quand on évoque cette bande dessinée, je pense directement à une autre : une planche de Claire Bretécher lue durant mon adolescence. Claire Bretécher était, dans les années 70, la dessinatrice vedette du Nouvel Obs. Elle séduisait chaque semaine un public de gauche bourgeoise et cultivée (on ne disait pas encore « bobo » à l’époque) car, avec talent, elle tournait en dérision ce milieu qui adorait se voir étrillé de la sorte.

Le gag tient en une planche : un enfant lit un exemplaire de Tintin au Pays des Soviets (acheté dans une brocante ou autre part). Sur ces entrefaites, les parents arrivent. Ils sont scandalisés. Ce sont des parents de la classe supérieure votant PS – typiquement le couple qui lit le Nouvel Obs – et, d’autorité, le père confisque l’album et décide qu’il est hors de question que son fils lise cette BD car elle véhicule un « anticommunisme primaire »… Mais, saisi d’un doute, il se demande subitement s’il ne s’agit pas de l’édition originale, auquel cas l’exemplaire vaudrait une fortune. Du coup, son attitude change du tout au tout et il dit, de manière admirative : « tu as eu le nez fin, mon fils ». Avant de s’apercevoir, déçu, qu’il s’agit en réalité d’une réédition.

Moscou sans voiles

Aussi étrange que cela puisse paraître aujourd’hui, cette attitude de rejet de la première aventure de Tintin était très répandue dans le troisième quart du siècle passé. A cette époque, une portion importante des intellectuels, des journalistes, des enseignants, etc. était communiste ou proche des idées communistes. Et, pour beaucoup de gens, y compris les non-communistes, il était stigmatisant de se voir traiter « d’anticommuniste primaire ». Condamner trop brutalement cette idéologie rédemptrice du genre humain revenait à passer pour un ignare doublé d’un imbécile. C’était également courir le danger de passer pour un être dénué de compassion face aux souffrances de la classe exploitée. Rétrospectivement, cela fait sourire quand on sait que la mise en œuvre criminelle de cette idéologie a fait 100 millions de morts dans le monde. Cet aveuglement volontaire face aux horreurs du régime soviétique a été abondamment commenté depuis, notamment dans  Le passé d’une illusion, le remarquable ouvrage de François Furet et dans toute l’œuvre indispensable de Jean-François Revel.

On disait d’Hergé qu’il était resté prisonnier des préjugés petits-bourgeois de son milieu étriqué. Il est vrai que cette bande dessinée, réalisée en 1929 à partir d’une idée de son mentor, l’abbé Norbert Wallez, patron du Vingtième Siècle, issu des milieux ultra-catholiques, était conçue, dès le départ, comme une entreprise de démolition des idéaux et valeurs communistes dans l’esprit des jeunes lecteurs. Pour autant, Hergé s’est documenté fort sérieusement. Notamment grâce à l’ouvrage Moscou sans voiles (1928) de Joseph Douillet : ce consul de Belgique en Russie avait séjourné dans ce pays de 1891 à 1926. Une autre source fiable d’inspiration, ce sont 17 articles d’Albert du prototype du grand reporter, un héros absolu du jeune Hergé : Albert Londres. Etre reporter est resté le rêve inassouvi d’Hergé : Tintin lui a permis de le vivre par procuration.

L’enfer communiste

Dans cette aventure, Tintin découvre et dénonce l’enfer communiste. La Guépéou, les commissaires du peuple, etc. sont dépeints comme des êtres démoniaques. On y voit la presse britannique enthousiaste visitant naïvement des usines en carton-pâte. On y voit des fermiers dépouillés, des enfants faméliques, des lieux sinistrés, etc. On a longtemps considéré cette bande dessinée comme une caricature. En réalité, Hergé était en deçà de la vérité. C’est d’ailleurs précisément au moment où Tintin prend son train pour Moscou, c’est-à-dire en janvier 1929, que Staline commence son entreprise de liquidation systématique des koulaks. Hergé a donc fait œuvre utile et patriotique en publiant cet ouvrage.

Evidemment, on peut critiquer Hergé pour quantité d’autres raisons. Tintin au Congo est une bande dessinée colonialiste. La Belgique était alors une puissance coloniale et Hergé a exprimé le point de vue partagé par une grande partie des Belges de son époque. Les catholiques, dont faisait partie Hergé, étaient colonialistes. Mais ce n’est pas une excuse : il aurait très bien pu ne pas l’être. En effet, de nombreux politiciens libéraux et socialistes se sont opposés dès le départ à la colonie. Ainsi, pendant un quart de siècle, le libéral Walthère Frère-Orban (1812-1896), Premier ministre à deux reprises, s’est vainement opposé au roi Léopold II désireux de coloniser le Congo. A cet égard, on lira l’étude de Jean Stengers L’anticolonialisme libéral du XIXème siècle et son influence en Belgique.

Par ailleurs, Hergé a été arrêté à 4 reprises lors de la Libération : Pierre Assouline, son biographe, qualifie les années 1940-1944 comme « l’âge d’or » de la production hergéenne. Or, ses dessins paraissaient dans le journal « Le Soir » qui, sous la houlette de Raymond De Becker, collaborait avec les Allemands. Il eut toutes les peines du monde à obtenir le fameux « certificat de civisme » conditionnant alors la reprise de ses activités professionnelles. D’autres n’eurent pas cette chance.

Nombre de causes respectables

Tout cela est vrai mais on oublie souvent que, à travers ses dessins, Hergé a lutté pour quantité de causes respectables. Il condamne la confiscation des terres des Indiens par les Blancs dans Tintin en Amérique. Dans le Lotus Bleu, il ridiculise les préjugés xénophobes contre le Chinois. Dans Coke en stock, il dénonce le trafic d’esclaves noirs dans les pays arabes. Dans Les bijoux de la Castafiore, il combat les préjugés contre les gitans qui, en raison de leur mode de vie, sont erronément soupçonnés d’avoir volé lesdits bijoux. Etc.

Le hasard a fait que cette édition colorisée de Tintin au Pays des Soviets paraisse quelques semaines après que le parti communiste PTB eut été crédité de 19% d’intentions de votes en Belgique francophone. Principalement chez les jeunes. On insiste souvent, à juste titre, sur l’absolue nécessité du devoir de mémoire pour les victimes du nazisme lors de la seconde guerre mondiale. « Plus jamais çà ». Au-delà des commémorations et des anniversaires, il est vital, par des cours, des visites, des lectures, des témoignages, des spectacles, des activités, des voyages, de rappeler aux jeunes générations les crimes commis par les Nazis. Il faut, pensons-nous, rappeler avec la même vigueur et les mêmes méthodes les crimes du communisme. Apparemment, 19% des Belges francophones semble les avoir totalement oubliés…

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Corentin de Salle est Docteur en philosophie et juriste. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La tradition de la liberté, une remarquable histoire en trois tomes de la pensée libérale de l’Antiquité à nos jours, et le co-auteur, avec David Clarinval, du Fiasco Énergétique : Le gaspillage écologiste des ressources, une analyse annonciatrice de l’échec du paradigme idéologique dominant en Europe et de certaines dérives qui font l’actualité en Wallonie. L’article sur Tintin a paru dans La Libre Belgique.

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