L’UE en point de mire de libéraux réactionnaires

Le précédent article de cette chronique a été accueilli avec ostracisme par les uns, colère et rancoeur sourdes par d’autres. « L’UE est la pire idiotie que l’homme ait perpétrée. Espérons que nos enfants en soient débarrassés ! », écrivit un aimable correspondant à la suite de l’article. L’article, qui citait mot pour mot, à titre d’exemple, les propos de l’une des divas du landerneau, aurait-il proféré un blasphème à l’égard d’un des prophètes de ces libéraux réactionnaires, à vrai dire pseudo-libéraux crypto-nationalistes, lesquels se déclarant libéraux pourfendent néanmoins l’Union européenne et s’affichent comme partisans irréductibles du Brexit ? « Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m’en charge ! »

Le Traité de Rome de 1957 instituant la Communauté économique européenne réunissait six pays (l’Allemagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg) et aspirait à parvenir à l’intégration et à la croissance économique grâce aux échanges en instaurant un marché unique basé sur la libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux. Bref, après des siècles de démembrements et de remembrements européens hasardeux et de guerres dévastatrices et avilissantes, il s’agissait, s’inspirant de l’exemple américain, de créer les Etats-Unis d’Europe, espace ouvert de prospérité, de progrès et de paix. Plus libéral que ça, tu meurs !

Parmi les objectifs de la CEE et du marché commun figuraient d’emblée ceux de servir d’étape vers une unification politique plus vaste de l’Europe et de poser les fondements d’une « union sans cesse plus étroite » entre les peuples européens, d’assurer le progrès économique et social en éliminant les barrières commerciales et autres et en garantissant la loyauté dans la concurrence, de supprimer les restrictions aux échanges internationaux grâce à une politique commerciale commune, de préserver la paix et la liberté, et d’appeler les autres peuples d’Europe qui partagent cet idéal à s’associer à cet effort. L’élargissement de la communauté européenne à 27 membres s’inscrivit dans cette vision noble d’une harmonisation européenne.

Le Traité de Rome a été modifié à plusieurs reprises et est devenu le « Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne ». Et, entre-temps, est né l’euro, la monnaie commune, autre objet de tant de récriminations de la part des libéraux réactionnaires et des nationalistes, quelle que soit l’extrémité à laquelle ils appartiennent.

Loin de l’idée de cette chronique de prétendre que la réalisation du projet européen est une réussite en l’état. Mais, Schumpeter, dont se revendiquent tant de libéraux de toutes tendances, n’écrivit-il pas: « La transformation d’un régime social en un autre constitue un processus continu mais, en soi, très lent »? Accabler le projet européen de tous les maux et prôner le repli sur soi et le retour aux frontières, monnaies et pratiques d’antan – comme d’avancer que l’Italie et les Italiens se portaient mieux au temps de la lire et de ses dévaluations à répétitions et que la Grande-Bretagne se portera mieux demain grâce au Brexit – relèvent de la fixation idéologique, d’un état pathologique de nostalgie latine et d’anglophilie, ou d’un manque d’intégrité intellectuelle.

Concernant l’Italie d’autrefois, convenons de ce qu’une dévaluation constitue un appauvrissement collectif de tous ceux qui la subissent. Alléguer que l’Italie connaissait la croissance (nominale, peut-être) en lires (dévaluées, certes) alors qu’elle stagnerait depuis le lancement et à cause de l’euro, procède du raccourci rhétorique ou de l’illusionnisme. Quant à la Globale-Bretagne d’après-après-demain, le cours de la livre sterling et les milieux d’affaires britanniques ne partagent pas l’optimisme de Madame May et de ces théoriciens en chambre qui lui prédisent un avenir radieux, l’avenir de Madame May paraissant lui-même d’ailleurs fort obscurci.

Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ? Esprits libéraux avérés s’il en est, l’économiste Bruno Colmant (dans L’euro : une utopie trahie?) et l’avocat fiscaliste Thierry Afschrift (dans La tyrannie de la redistribution) ont le courage et l’honnêteté de soutenir que tous les maux ne proviennent pas des institutions européennes et de pointer les failles dans les Etats eux-mêmes, l’endettement compulsif et l’antienne de l’intérêt général, entre autres dérèglements de fait ou d’esprit.

L’euro eût pu et dû servir d’étalonnage aux politiques économiques des Etats membres de l’Union européenne. Est-ce la faute aux institutions européennes si, par incurie ou incompétence, le personnel politique des Etats membres a préféré dévergonder la monnaie commune ? Faut-il pour autant renoncer à l’acquis européen et en revenir aux stéréotypes et recettes éculées de jadis ? C’est ce que pensent d’aucuns, dont Madame Le Pen et Monsieur Poutine. Doutons que leur conception de l’harmonie et du progrès ne soit la même que celle des fondateurs de la CEE. De vrais libéraux méritent meilleure compagnie.

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