« Il n’est pas possible d’être civilisé de deux manières. » Cette phrase extraite de l’une des oeuvres principales, O wielości cywilizacyj (La pluralité des civilisations), de Feliks Koneczny (1862-1949), philosophe et historien polonais né et mort à Cracovie, qui faisait partie de l’Empire austro-hongrois à sa naissance et de la République populaire de Pologne à son décès, suffit pour certains, à le ranger, en ces temps de multiculturalisme, parmi les auteurs « controversés ». Qu’en est-il ?
Formé à l’Université Jagellon, fondée en 1364, l’une des plus ancienne d’Europe centrale, où il obtint son doctorat en 1888, Koneczny s’intéressa en premier lieu à l’histoire de la Pologne (dont il dira qu’elle sera catholique ou ne sera pas, slogan repris dans les milieux conservateurs polonais), la Lituanie (où il enseigna à l’Université de Vilnius), l’Ukraine, la Russie et la Silésie (la région de ses ancêtres qui s’étend sur trois Etats) avant d’exposer sa théorie de l’histoire des civilisations, à l’instar d’Oswald Spengler (1880-1936) et d’Arnold Toynbee (1889-1975).
Koneczny, comme en témoigne La guerre des civilisations, la magistrale introduction à son oeuvre due au jeune philosophe belge Antoine Dresse, a trouvé à titre posthume la notoriété qui lui échappa pendant sa tragique existence. Comme Spengler qui écrivit dans Le déclin de l’Occident qu’à moins de la considérer sur le plan zoologique l’humanité est un concept vide de sens, Koneczny contesta son unicité historique et sociologique : « Il n’existe pas d’organisation de la vie collective commune à toute l’humanité, et il n’existe pas non plus de système commun à toute l’humanité. »
Au contraire de Spengler qui développa une théorie biologisante des civilisations, en particulier de la civilisation occidentale, et d’autres penseurs (comme Hegel) dont les tentatives de déduire le cours de l’histoire à partir de préconceptions lui parurent trop spéculatives, Koneczny, « Aristote polonais », entendait fonder sa philosophie de l’histoire de manière strictement empirique et inductive, sans a priori, le point commun avec Spengler étant que l’histoire de l’humanité n’a rien d’unique, ni de linéaire, mais consiste en la juxtaposition de développements isolés dans le temps et l’espace.
Qu’est donc la civilisation ?
A défaut d’être une sorte d’entité métaphysique ou d’organisme vivant, qu’est donc la civilisation ? Koneczny la définit simplement comme « méthode d’organisation de la vie collective », car celle-ci doit être ordonnée, sans quoi elle verserait dans le chaos. Il en propose deux éléments essentiels : la « triple-loi » (qui englobe le droit de la famille, le droit de propriété et le droit de l’héritage) et le « quinconce » de cinq valeurs (Vérité, Bonté, Santé, Prospérité, Beauté), inspirées de la philosophie thomiste, dont la pondération et la hiérarchisation permettent l’objectivisation de la pratique sociale (dans la morale, les sciences, les arts, les lois, l’économie, la religion).
De la vingtaine de civilisations historiques dénombrées par Koneczny, seules subsistent de nos jours celles qu’il qualifie d’arabe, de byzantine, de juive, de brahmanique, de chinoise, de touranienne et de latine – la nôtre. C’est là une autre différence avec le système spenglérien : le territoire occupé est relativement indifférent. Chez Spengler, la civilisation est pflanzenhaft gebunden ; chez Koneczny, cela est en contradiction avec les faits : plusieurs civilisations peuvent occuper un territoire et une civilisation peut occuper plusieurs territoires, concurremment ou chronologiquement. Qui plus est, l’appartenance à une civilisation n’est pas un fait acquis pour toujours.
Finnois et Magyars en sont à ses yeux l’exemple (ils se sont agrégés à la civilisation latine et en défendent désormais les valeurs, alors qu’ils ont d’autres origines) ; les Russes, par contre, un contre-exemple, car ethniquement et linguistiquement proches des Polonais, leurs principes éthiques et juridiques sont incompatibles. En effet, selon Koneczny, quatre civilisations se font concurrence en Europe, ce qu’il appelle la civilisation latine étant la seule autochtone. Elle englobe la plupart des nations d’Europe occidentale et centrale et d’Amérique et se distingue par ses racines dans la Grèce antique (pour la rationalité), Rome (pour le droit non sacral) et le christianisme (pour l’éthique).
L’Europe face à son destin
Partant, la civilisation latine se caractérise par une approche personnaliste de l’être humain (sujet libre et rationnel) et historiciste (la conscience de la continuité de l’histoire et ce que Spengler nommait « l’esprit faustien » et Koneczny, « la culture de l’action »). L’Etat a pour vocation de laisser vivre et de laisser faire, dans la diversité économique et morale, et non d’imposer l’uniformité. Dresse y insiste : Koneczny voit dans la diversité des nations et la tolérance la quintessence de la civilisation latine, non dans l’idée « byzantine » d’empire et encore moins dans celle de subordination totale de l’homme à l’Etat comme dans son pôle contraire, la civilisation « touranienne », propre aux peuples nomades mongols et turciques, à laquelle appartient la Russie, la légitimité du chef y reposant sur la force, et non sur le droit public, et l’Etat y appartenant à un seul, qu’il soit khan, tsar, secrétaire général ou président).
Les philosophes qui se sont penchés sur la vie des civilisations ont eu tendance à y voir à l’oeuvre un schéma déterministe. Spengler, Hegel, Marx en furent des exemples. La question subsidiaire est : existe-t-il des lois de l’histoire ? Selon Koneczny, une civilisation n’est pas d’office condamnée à s’effondrer. Fidèle à sa méthode inductive, il dégage six grandes lois de ses recherches historiques : la commensurabilité (l’absence d’incohérences internes), l’inégalité (elle s’est manifestée d’emblée dans l’humanité, suivie presque aussitôt de l’aspiration à l’égalité – et Caïn tua Abel), la durabilité (la transmission à la génération suivante) et l’expansion, l’impossibilité des synthèses (qui renvoie à la loi de commensurabilité), le mélange (dans son effet négatif d’étouffer la culture de l’action), le triomphe de l’inférieur (suite de la précédente ; s’il y a mélange, c’est l’inférieure qui triomphe).
La compréhension des conflits entre les civilisations permet seule – c’est la thèse principale de Koneczny, ce fut aussi celle de Samuel Huntington par la suite – de comprendre l’histoire du monde. Sans doute sommes-nous arrivés à un tournant de l’histoire, d’autant plus crucial que l’armurerie mondiale n’a cessé de se développer. Notre avenir dépend de notre force morale et des choix que nous ferons. La pensée de Koneczny peut y aider.
La guerre des civilisations, Introduction à l’oeuvre de Feliks Koneczny, Antoine Dresse, 104 pages, La Nouvelle Librairie.
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