Une brochette de dignes représentants de la philosophie franchouillarde, c’est à dire cartésienne à l’envi, même – ou surtout ? – dans sa période post-soixante-huitarde, avaient commis un petit recueil publié chez Grasset & Fasquelle en 1991 sous le titre Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens. Sans doute encore en quête d’un surcroît de notoriété, ils évitèrent de s’attaquer de front aux maîtres à penser de l’époque (Foucault, Deleuze, Derrida, Althusser, Lacan) et s’en prirent au philosophe du soupçon censé les avoir le plus influencés, ni Marx, ni Freud, mais Nietzsche.
Alain Boyer (qui fut le directeur de thèse d’un sorbonnard notoire du Châtelain et se disputa avec lui par la suite) avança que « l’obsession de Nietzsche » était la hiérarchie : « Nietzsche-Calliclès ne s’insurge pas tant contre l’individualisme que contre l’égalitarisme démocratique : « La démocratie est le christianisme naturalisé« . » Fichtre, le bougre est infréquentable ! André Comte-Sponville, qui reconnut par ailleurs son talent d’écrivain, le qualifia de brute, de sophiste et d’esthète qui mit « l’art au service de l’illusion ». Pierre-André Taguieff jugea son oeuvre anti-libérale, en ce qu’elle figure le « paradigme traditionaliste » dans sa « rhétorique réactionnaire ».
Luc Ferry et Alain Renaut se focalisèrent sur la tension entre éthique de l’argumentation et éthique de la tradition chez Nietzsche, tout en concédant que « dans [sa] recomposition consciente et réfléchie d’une aristocratie » il y avait « l’accomplissement d’une Aufhebung » au sens hégélien… Ce petit recueil érudit, qui a été publié au format poche, mérite néanmoins d’être lu, ne serait-ce que parce qu’il exemplifie une différence fondamentale avec tout un pan de la pensée nord-américaine qui s’attache à ce qui est réel, observable et vérifiable, sans instiller une forte dose d’interprétation personnelle et d’obédience au Zeitgeist.
La technologie, catalyseur du repli sur soi
Nate Anderson, qui est philologue (comme Nietzsche), en fournit un exemple dans In Emergency, Break Glass, What Nietzsche Can Teach Us About Joyful Living in a Tech-Saturated World. Vivons-nous ou nous distrayons-nous désormais de vivre ? Anderson se rendit compte un beau matin que sa vie avait pris un tour désespérément confiné (le livre date de 2022), confortable, calme et air-conditionné. La technologie n’est certes pas seule en cause, mais il faut bien admettre qu’elle a été le catalyseur d’un repli sur soi. Nous sommes devenus les produits d’une révolution dans les domaines de la communication, des médias et dans tous les autres aspects de la vie.
Nous vivons un rêve : les technologies de l’abondance sont toujours prêtes à capter notre attention, à tout moment, n’importe où et sur n’importe quel appareil : la vie ne nécessite que peu d’efforts physiques, ne comporte aucun risque, et procure un flot continu d’infos et de divertissements. Lors de ses études, Anderson avait lu – « parcouru du regard » – les oeuvres de philosophes allemands et les avait trouvées assez rébarbatives (« se farcir Kant et Hegel dans la même semaine, c’est comme se faire griffer le visage par du fil barbelé ») pour ne pas s’aventurer dans celle de Nietzsche jusqu’à ce qu’il la découvrit et y trouva la cause de son malaise existentiel et la façon d’y remédier.
Le Crépuscule des idoles (titre inspiré du Crépuscule des dieux de Richard Wagner) lui sembla un bon point de départ : écrit dans les derniers mois de lucidité de Nietzsche, il constitue un « best of » de ses idées et porte un sous-titre percutant : « Comment on philosophe avec un marteau ». Il y lut, dès la première page, que « Si l’on possède son pourquoi ? de la vie, on s’accommode de presque tous les comment ? — L’homme n’aspire pas au bonheur ; il n’y a que l’Anglais qui fait cela. » Cela l’incita à poursuivre sa lecture. C’est la lutte qui donne son sens à la vie, commente Anderson, tous les révolutionnaires vous le diraient, de Jésus à Che Guevara.
Vinrent ensuite La Généalogie de la morale, un recueil de trois essais qu’il juge provocateurs dans le meilleur sens du terme et L’Antéchrist, idem selon lui dans le pire ; Ecce Homo, l’autobiographie achevée quelques semaines avant que Nietzsche ne sombre dans la folie avec des titres de chapitres tels que « Pourquoi j’écris de si grands livres » et « Pourquoi je suis si intelligent » ; Ainsi parlait Zarathoustra, à mi-chemin entre la Bible et un guide de développement personnel ; La Naissance de la tragédie, qualifiée d’œuvre de propagande philosophique fascinante, encensant des tragédiens grecs et accusant Socrate d’avoir perverti la culture occidentale ; etc.
Nietzsche s’exprimait de manière incisive sur tout : sur Dieu (mort), la morale (immorale) et ses propres capacités (extraordinaires) et avait des opinions bien arrêtées sur le jeune Wagner (sublime), le Wagner plus âgé (un imbécile), les ennemis (précieux), l’immobilité (le véritable péché originel). Et, Boyer avait raison, ce n’était pas un démocrate, plus intéressé qu’il était par le génie, l’exception, que par la masse, le troupeau bêlant à l’unisson.
Le germe de la plus haute espérance
« Avec notre intention, poussée jusqu’à l’énormité, de vouloir enlever à la vie toute rudesse dans les contours, toute espèce de coins, ne sommes-nous pas en bonne passe de réduire l’humanité jusqu’à en faire du sable ? Du sable ! Du sable fin, mou, granuleux, infini ! Est-ce là votre idéal, à vous qui êtes les héros des affections sympathiques ? » écrit Nietzsche dans Aurore, paru en 1881. Observant ses contemporains, il s’inquiétait d’une obsession quasiment religieuse de poursuite non du bonheur, mais de la facilité. Plus ça change, plus c’est la même chose.
C’est en ces termes que son Zarathoustra s’adressa au peuple : « Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance. Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître. Malheur ! […] Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. »
Nietzsche peut avoir la réputation d’être un penseur négatif, analyse Anderson, mais la portée réelle de son oeuvre est positive : dire un grand oui à la vie, même en l’absence de toute transcendance, dépasser l’humain trop humain, se dépasser. C’est à ce niveau que situent les notions de surhomme et d’éternel retour. « Pour lui, considérait Michael Tanner (qui a écrit plusieurs livres sur Nietzsche, Schopenhauer et Wagner), le seul bonheur qui vaille la peine d’être recherché est celui qui résulte d’efforts soutenus dans diverses directions, efforts entrepris sans se soucier du bonheur qu’ils pourraient engendrer. »
Le déferlement continu d’infos non sollicitées et la rationalité à tout prix peuvent nuire à la vie. Les technologies de la communication exercent une pression subtile et persistante sur notre psyché, nous incitant à détourner le regard du monde réel, conclut Anderson. Notre esprit est distrait. Ce que ces technologies n’encouragent généralement pas, c’est une ouverture détendue à l’environnement physique immédiat, à l’ici et l’instant présent. Il y a urgence, n’hésitez pas à briser la vitre.
In Emergency, Break Glass, What Nietzsche Can Teach Us About Joyful Living in a Tech-Saturated World, Nate Anderson, 208 pages, W. W. Norton & Company.
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