« The Rise of the Fourth Political Theory » (Alexandre Dougine)

Comment se fait-il que, malgré les conflits et les crises (Géorgie, Ukraine, Syrie, Royaume-Uni…) et tout le mal que l’on en entend, une certaine droite affiche ses affinités avec la Russie de Poutine ? La Russie est-elle européenne, comme Héléna Perroud a rapporté dans son livre « Un Russe nommé Poutine » que ce dernier l’affirmait ? Le capitalisme libéral signifie-t-il la « fin de l’Histoire » ? Le conservatisme présente-t-il une alternative ?

Pour répondre à ces questions, un personnage, qui, d’après son éditeur britannique, fut pendant plus d’une décennie conseiller proche de Poutine, paraît incontournable, Alexandre Dougine, philosophe, féru de Heidegger, auquel il a consacré plusieurs livres, et idéologue, propagateur du néo-eurasisme, une théorie qui oppose l’Occident, là où le soleil se couche, préfigurant le déclin, à l’Eurasie, là où le soleil se lève, préfigurant la renaissance ; ou encore, la thalassocratie anglo-saxonne, protestante, d’esprit capitaliste et d’inspiration individualiste, à la tellurocratie continentale, russe-eurasienne, orthodoxe et musulmane, d’esprit socialiste et d’inspiration « humaniste ».

Dans « The Rise of the Fourth Political Theory », Dougine avance que tous les systèmes politiques de l’ère moderne proviennent de trois idéologies, la première et la plus ancienne est la démocratie libérale ; la deuxième, le marxisme ; et la troisième, le fascisme. De ces deux dernières, il dresse un constat irréfragable d’échec et d’obsolescence.

De la première, la démocratie libérale, Dougine prétend qu’elle n’opère plus comme une idéologie mais comme quelque chose d’acquis, qui va de soi, au point qu’elle en occulte sa réalité politique et menace de monopoliser le discours politique et de plonger le monde dans une unidimensionnalité universelle qui efface la diversité des peuples et des cultures. C’est, notamment, à ce niveau là que Dougine situe la nécessité d’une quatrième théorie politique, empreinte de conservatisme.

Aux yeux de Dougine, le conservateur est un humaniste dans la mesure où il est au côté de l’homme dans ce que l’homme comporte de constant, aussi paradoxal et contradictoire que ça puisse paraître, l’homme enraciné dans l’être de manière différente de toute autre chose enracinée dans l’être, c’est à dire de la manière dont le conçoit Heidegger en parlant de Dasein.

Au cœur de la théorie de l’eurasisme se trouve la notion de « narod », le peuple en tant que porteur de la culture, comme principe premier et ultime. « Le « narod » précède notre naissance et survit à notre mort, écrit Dougine. Il existe toujours. Notre propre corporéité toute relative pâlit devant le caractère absolu, éternel et infini de la corporéité du « narod » à proprement parler. Le « narod » est le corps commun global et la valeur constante absolue. » Le langage, cette « parole poétique » selon Heidegger, qui nous précède, nous est transmis et nous survit, en est l’une des facettes les plus marquantes.

Dans cette perspective théorique, le temps n’existe pas. « Beaucoup pensent que le temps existe et que l’éternité n’existe pas. Mais, en fait, écrit Dougine, c’est tout l’inverse. L’eurasisme affirme que l’éternité existe et que le temps n’existe pas. » De même, pour le néo-eurasisme, l’individualisme est une hérésie puisque l’individu, simple incarnation de son « narod », est un phénomène temporaire, une simple variable par rapport aux constantes que sont le « narod », l’espace et l’éternité qui vivent au travers de chacun.

Depuis le début des années soixante, une certaine frange de l’intelligentsia financière, politique et académique de l’Occident a, accuse Dougine, lancé le processus de globalisation et formé le projet de la création d’un « gouvernement mondial », se prévalant de la victoire finale de l’Occident sur le reste du monde d’un point de vue géopolitique, moral, économique et idéologique. N’est-ce pas en partant de cette idée d’un monde unipolaire que le philosophe américain Francis Fukuyama se mit à évoquer la « fin de l’Histoire », la substitution d’un ordre économique à l’ordre politique, l’évolution de la planète vers un marché unique et homogène ?

Dougine s’inscrit à l’encontre de ce projet occidental de globalisation de nature libérale-capitaliste, de cette victoire revendiquée par l’Occident sur l’Orient et de la prétention du premier à imposer le caractère universel de son expérience historique et de son système de valeurs.

« Qu’on l’estime positive ou négative, écrit-il, la post-modernité a atteint un stade terminal. La foi dans le progrès a cessé d’en être le principe et a fait place à une temporalité débridée. Après s’être libérée du mythe, de la religion et du sacré, la réalité s’est faite virtuelle. Après avoir renversé Dieu de son piédestal à l’aube de l’ère moderne, l’homme est prêt à faire place à une race post-humaine, aux cyborgs, aux mutants, aux clones, et à tous les produits de la technicisation effrénée. »

L’eurasisme de Dougine réfute la prétention à l’universalité de la civilisation occidentale ainsi que la modernité et ses attraits – son matérialisme, son athéisme et son utilitarisme – certes fort tentants, mais fatals pour l’esprit et l’indépendance des cultures et des peuples.

Dougine admet que l’Occident domine complètement sur le plan technique et technologique et que la globalisation se propage à toute vitesse. Il ne s’agirait toutefois plus d’un développement linéaire mais plutôt circulaire autour d’un centre, de plus en plus problématique, de valeurs communes, mais parfois différentes, et d’intérêts divergents, l’Union européenne étant par exemple perçue par l’auteur comme une personnification des idées pacifistes de Kant, éloignée du Léviathan américain.

Conçu par Dougine comme philosophie, le néo-eurasisme, qui se prévaut de la pensée de Carl Schmitt autant que de celle de Heidegger, analyse l’atlantisme comme le mal absolu, comme tout ce qui lui est hostile, son antithèse directe, en ce qu’il rejette la valeur du « narod », de la Terre vivante et de l’enracinement des peuples sur la Terre et promeut, au contraire, le nomadisme « asphalté » ou « McDonald’s ». « L’eurasisme véritable, énonce Dougine, consiste en la synthèse indissoluble de la liberté absolue et d’une discipline absolue. »

A lire cette critique en règle du libéralisme de la part d’un conservatiste patenté, émule de Heidegger et de Carl Schmitt, dans « The Rise of the Fourth Political Theory », comment peut-on être, se dire, libéral-conservateur ?

« The Rise of the Fourth Political Theory » (Alexandre Dougine), 246 pages, Arktos.

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