Article précédent « The Coming Storm » : Avis de tempête géopolitique
Posted in À la une Monde

« The Coming Storm » : Avis de tempête géopolitique

« The Coming Storm » : Avis de tempête géopolitique Posted on 22 juin 2026Laisser un commentaire

Selon l’historien norvégien Odd Arne Westad, professeur à Yale et l’un des plus grands spécialistes de l’histoire de la Guerre froide, le monde actuel n’est pas comparable à celui de cette époque-là, mais à celui, beaucoup plus instable et imprévisible, qui a conduit à la Première Guerre mondiale. Nous vivons, soutient-il dans son ouvrage, paru en mars 2026, The Coming Storm: Power, Conflict, and Warnings from History dans un monde multipolaire où plusieurs grandes puissances cherchent à affirmer leur influence sur le plan régional et mondial : les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde et quelques autres acteurs.

Son argument n’est pas que la guerre est inévitable (le pire n’est jamais certain), mais que plusieurs aspects de la configuration géopolitique actuelle rappellent celle qui a prévalu avant le début de la Première Guerre mondiale : la montée des nationalismes ; les rivalités entre grandes puissances ; une évolution rapide des technologies ; l’affaiblissement relatif des institutions internationales. Les zones de tensions sont multiples : entre l’Europe et la Russie ; Taiwan ; mer de Chine méridionale ; péninsule coréenne ; Cachemire (au coeur de revendications de la part de l’Inde, du Pakistan et de la Chine) ; le Moyen-Orient.

Un monde désordonné

Westad ne se contente pas, contrairement à beaucoup d’autres ouvrages géopolitiques, de gloser sur l’actualité immédiate. En tant qu’historien, il la met en perspective et recherche des analogies avec le passé. Lui paraissent les plus pertinentes celles qui ont présidé à la fin du « monde d’hier », pour reprendre l’expression de Stefan Zweig, que ce soit au niveau des perceptions des différents acteurs que des mécanismes de décision et de formation d’alliances de convenance. Ces analogies font craindre que l’on ne répète les erreurs de jugement du début du siècle passé. L’axe structurant était alors la rivalité entre les grands empires européens ; il est désormais celle entre la Chine et les Etats-Unis d’Amérique.

Le livre s’adresse à un public large. Il met en évidence que le danger principal de notre époque n’est pas seulement l’existence de rivalités entre grandes puissances, mais la possibilité qu’une crise mal négociée ne dégénère, comme en 1914. Westad estime que « le monde d’aujourd’hui est au moins aussi désordonné que celui d’avant la Première Guerre mondiale » et nos dirigeants paraissent les uns tout aussi impulsifs, les autres, indécis, et d’autres encore, hésitants, ou faibles, que le furent respectivement le Kaiser Guillaume II, le Premier ministre du Royaume-Uni H. H. Asquith, le Tsar Nicolas II et le monarque de l’Autriche-Hongrie François-Joseph Ier au siècle dernier.

La vraie gageure, insiste-t-il, consiste à gérer les crises : dissuader, en montrant que la guerre est la moins attractive des options et coûterait cher ; acheter du temps, en laissant sa place à la diplomatie et s’abstenant de toute précipitation ; éviter l’escalade (à savoir qu’un incident local ne déclenche une réaction en chaîne et un conflit général). A cet égard, comprendre l’adversaire, ses perceptions et sa manière de penser, est primordial. Mais, cela ne suffit pas. En 1914, les dirigeants n’étaient pas moins bien informés que ceux d’aujourd’hui, et pourtant ! D’autres considérations ont tragiquement prévalu. Ce n’est pas toujours la raison, fût-elle d’État, qui l’emporte, loin s’en faut.

La rivalité sino-américaine

Même si Westad examine plusieurs foyers de tension, il focalise son attention sur la rivalité sino-américaine. Elle lui paraît être à la mesure de ce qu’était la rivalité anglo-allemande avant 1914. De ce point de vue, Taïwan occupe la place qu’occupaient la Bosnie ou la Belgique d’alors et constitue un enjeu dont l’importance symbolique et stratégique dépasse largement l’étendue. A la différence de l’époque de la Guerre froide caractérisée par deux puissances dominantes, des blocs relativement stables, des règles tacites de coexistence et une certaine prévisibilité stratégique, le monde est devenu beaucoup plus complexe : plusieurs grandes puissances poursuivent des objectifs qui leur sont propres, les alliances sont moins rigides, les interdépendances économiques plus fortes, les centres de pouvoirs plus dispersés.

Il y a plusieurs facettes à la problématique taïwanaise. Alors qu’il fut un temps où l’on a pu croire que le rapprochement avec la Chine se ferait spontanément tant les intérêts économiques semblaient croisés, désormais environ deux tiers des Taïwanais se voient comme taïwanais, un tiers, taïwanais et chinois, et quelques pour cent, chinois, et jamais auparavant le gouvernement n’est apparu aussi indépendantiste. La Chine craint que le temps ne joue pas en sa faveur. Encore faut-il faire la part des choses entre la cause profonde de la volonté chinoise de se réapproprier Taïwan et la cause de circonstance susceptible de mettre le feu aux poudres (un incident militaire ou une réaction hostile, par exemple).

Selon Westad, le tout est de savoir ce que feraient les Etats-Unis. Pour eux, Taïwan représente une question de crédibilité stratégique ; pour la Chine, il s’agit d’une question de réunification nationale et de légitimité. De part et d’autre, c’est une affaire de prestige politique. S’ils abandonnent Taïwan, les Etats-Unis verraient leur image s’affaiblir en Asie et le système politique chinois courrait le même risque, à commencer en interne.

Le retour de la multipolarité

Après 1991, certains (cf. Fukuyama) ont pensé que la démocratie libérale et le capitalisme avaient définitivement triomphé. Rétrospectivement cette période a été une brève parenthèse historique. Les Etats-Unis ressemblent désormais à la Grande-Bretagne d’avant 1914. C’est une analogie centrale du livre. La Grande-Bretagne demeurait la première puissance mondiale, mais son avance relative diminuait face à l’Allemagne, aux États-Unis et à d’autres acteurs. Les États-Unis connaissent une situation comparable, selon Westad, vis-à-vis de la Chine et d’autres puissances émergentes.

Le retour de la multipolarité entraîne le retour de la politique de puissance. Dès lors qu’aucune puissance n’est suffisamment dominante pour imposer les règles du jeu, les rivalités géopolitiques se font plus intenses. C’est précisément ce qui rapproche, selon Westad, notre époque de celle qui a précédé la Première Guerre mondiale, marquée par les rivalités impériales, les alliances instables, les puissances revanchardes et les ambitions d’expansion territoriale. Cela explique aussi la montée du nationalisme et le recul de la mondialisation économique, les nouvelles technologies, dont les effets à long terme demeurent inconnus, contribuant à l’imprévisibilité et à l’inquiétude ainsi qu’à la recherche de dirigeants forts capables de prendre les choses en main et de protéger les populations.

The Coming Storm: Power, Conflict and Warnings from History, Odd Arne Westad, 256 pages, Allen Lane.

* * *

N’hésitez pas à commenter l’article ou à contacter son auteur à info@palingenesie.com. Aidez Palingénésie à se faire connaître en transférant cet article à vos proches et amis. Ils ont le loisir de s’abonner gratuitement à la lettre d’information en cliquant sur ce lien. Merci d’avance pour votre précieux soutien.

* * *

Abonnez-vous aussi (gratuitement) à Palingénésie Digest, un regard différent, critique, caustique et sarcastique sur l’état et la marche du monde. (Les deux blogs sont gérés de manière indépendante. Il faut s’inscrire sur l’un et sur l’autre pour les suivre tous les deux.)

Le dernier article publié sur Palingénésie Digest est à lire ou à relire (et éventuellement à commenter) via le lien ci-dessous :

L’Europe en état de choc

Qu’attend-elle pour y remédier sur le plan économique?

* * *

Vous pouvez soutenir ce site en achetant ou en offrant Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d’idées – L’Europe sous l’emprise de l’idéologie qui a été repris par The European Scientist parmi les 15 ouvrages à lire absolument pour ne pas céder à l’éco-anxiété et est disponible, en version papier ou au format kindle, exclusivement sur Amazon.fr en suivant ce lien.

Si vous êtes libraire et souhaitez proposer le livre à vos clients et planifier une causerie sur le sujet, n’hésitez pas à contacter Palingénésie à l’adresse info@palingenesie.com.

Share and Enjoy !

Shares

Soyez averti de nos prochains articles

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Shares