La cryptomonnaie est non seulement une technologie et un actif financier, mais elle est aussi une croyance et une idéologie (deux thèmes liés dont ceux qui ont lu mon dernier essai savent qu’ils me tiennent à coeur). J’y suis revenu à propos des cryptomonnaies dans deux articles sur Substack, une réflexion sur leur désidérabilité et leur pérennité et sur le fossé épistémologique qui sépare les crypto-sceptiques des crypto-fanatiques (en août 2025) et un à-propos sur leurs heurts et malheurs récents (ce mois-ci).
Dans ce second article, où j’évoque l’état de désespérance et d’hébétude palpable qui s’est emparé des crypto-investisseurs face à la réalité, je cite aussi le propos farouchement optimiste d’un apôtre de la crypto, Balaji Srinivasan, un ancien directeur technique de la plate-forme d’échange Coinbase, sur X, où il a affirmé le 5 février que « l’ordre fondé sur des règles s’effondre et l’ordre fondé sur des codes prend le dessus » et que « les Etats vont disparaître », ce qui est une bonne introduction à ce dont il est question ci-après.
L’analyse politique du phénomène crypto ne va pas à sens unique. Si, dans The Politics of Bitcoin : Software as Right-Wing Extremism, David Golumbia y voit le produit et le vecteur d’une idéologie politique libertarienne de droite radicale, le philosophe français Mark Alizart y voit, par contre, dans un livre éponyme, un cryptocommunisme pur, « un communisme qui ne soit pas une utopie » et apporte un bouleversement dans la notion de valeur, dont ni une institution ni le marché ne décident. Plus concrètement, les chercheurs Wessel Reijers et Mark Coeckelbergh ont publié en 2018 un article sur les effets de la technologie blockchain en général et les cryptomonnaies en particulier sur la société.
Processus de « mise en intrigue »
Elles ont, de fait, avancent-ils, le potentiel de transformer non seulement le système financier, mais aussi les modèles de gouvernance et ce qui en résulte (la bureaucratie). Ces technologies, en ce qu’elles ont de narratif, peuvent, à l’instar des textes, configurer la réalité sociale. S’inspirant des travaux de Paul Ricoeur et en réaction à ceux du philosophe américain John Searle (1932-2025) en post-phénoménologie (sur les relations entre les êtres humains et la technologie) et de recherche sur les sciences et les technologies, Reijers et Coeckelbergh montrent comment la blockchain entraîne un processus d’« emplotment », de mise en intrigue des événements, des personnages, et des narrations, un processus par lequel elle remplace les interactions humaines par du code automatisé.
Rappelons-nous que Satoshi Nakamoto, le pseudonyme sous lequel le néanmoins fameux fondateur du bitcoin est connu, avait en 2009 situé le problème fondamental des monnaies conventionnelles, « fiduciaires » (du latin fiduciarius, dérivé de fides, qui signifie « confiance », et fidere, avoir foi), précisément dans cet aspect-là : pouvons-nous faire confiance à la banque centrale pour qu’elle ne dévalue pas la monnaie (l’histoire des monnaies fiduciaires indique le contraire), aux banques pour qu’elles conservent notre argent (elles le prêtent tout en n’en conservant qu’une fraction en réserve) et pour protéger notre vie privée ?
Enrico Petracca et Shaun Gallagher, dans un papier de recherche intitulé Trust and reliance in the cognitive institutions of cryptocurrency datant de 2024, arguent de manière pertinente de ce que, si l’objectif premier des cryptomonnaies est de libérer les transactions monétaires de tout recours aux institutions et intermédiaires financiers, les cryptomonnaies présentent des difficultés à tenir toutes leurs promesses sur ce plan. Ils se demandent si la confiance est un paramètre éliminable et si son élimination est souhaitable. Examinant la crypto sous l’angle de l’esprit augmenté en philosophie de l’esprit, ces deux chercheurs concluent au caractère inéliminable et souhaitable de la confiance.
Imaginaires sociotechniques
Dans un article de recherche datant d’avril 2025, Kobe De Keere, Martin Trans et Stefania Milan explorent à partir de près de 2000 vidéos sur YouTube quatre imaginaires sociotechniques attribuant de la valeur à la cryptomonnaie (l’investissement, l’utilité, le métallisme numérique et le mutualisme infrastructurel) et aboutissent à une dimension fictionnelle et collective de l’évaluation de la crypto. Avec J. Beckert (dans Imagined Futures : Fictional Expectations and Capitalist Dynamics, 2016), ils postulent que les gens attribuent communément une valeur économique (potentielle) à des biens (inconnus – la crypto, par exemple) en se fiant à leurs attentes fictives. Nous sommes là, me semble-t-il, au coeur de la problématique crypto-monétaire – ou, plutôt, de la croyance collective et du récit social ainsi que des idéologies qui l’animent.
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