Les scénarios de l’histoire

24 octobre 2026

Nous avions rencontré l’écrivain belge Luc Dellisse réfléchissant au sens de la vie et au temps qui passe, nous le revoyons réfléchissant au temps passé et au sens de l’histoire. C’est l’une des facettes de son art, les techniques de scénarios, que membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique il enseigne à la Sorbonne et à l’Université libre de Bruxelles, qui l’a amené à se pencher sur Les Scénarios de l’Affaire Dreyfus dont les faits sont avérés et connus, mais non sans doute le filigrane.

« Les données dont on dispose sont effectives, écrit-il, mais elles deviennent les éléments d’une combinatoire dont la vraisemblance n’exclut pas pour autant une part d’imaginaire, ni une certaine forme de reconstruction fictionnelle. » En effet, si l’historien s’ingénie à établir la véracité des faits, pour les mettre en relation il doit les raconter, « les unifier par une narration ». L’affaire Dreyfus, en ce qu’elle mêle nationalisme, antisémitisme et complotisme, est l’affaire moderne par excellence, avec des connotations géopolitiques, militaires (la guerre froide entre l’Allemagne et la France), d’équilibre entre les puissances (européennes) du moment et de prémices d’une horrible tragédie.

« Une étrange partie »

« La recherche de la vérité est un état d’esprit, affirme Dellisse, non une méthode certifiée ; elle relève du plaisir de savoir, qui est une joie intime, presque sensuelle. Tout repose sur un jeu entre l’ombre et la lumière, » sans que ce jeu de scénarios et d’intuitions n’épuise le champ des possibles. C’est là que se situe le parallèle entre le métier d’écrivain et d’historien. « Un scénario, nous expose ce professeur de dramaturgie, au sens moderne et cinématographique du terme, est un récit structuré qui établit un rapport de cause à effet entre des événements distincts et surgis d’horizons différents, pour leur donner une ligne continue et une unité. »

L’affaire Dreyfus se prête à une telle réorganisation, estime-t-il, parce qu’elle donne lieu à plusieurs analyses logiques, cohérentes, quoique incompatibles. Le fin mot de l’affaire n’est pas connu et ne le sera sans doute jamais, ses protagonistes ayant emporté leur part de vérité dans le tombeau. Il part des données historiques de l’affaire, qu’il rappelle de manière minutieuse, et propose, comme écrivain et professeur de scénario, trois agencements plausibles de « l’étrange partie qui se joue » de 1894 à 1906. Il tente de lever des zones d’ombre et de s’approcher de ce qui pourrait être la vérité.

Dellisse relève que l’époque n’était pas nécessairement obscure. Elle était celle de grands écrivains (Proust, Valéry, Gide, Bergson, Zola…), de grands musiciens (Ravel, Fauré, Debussy…), de grands peintres de la deuxième génération des impressionnistes et de grandes figures (Lyautey, Poincaré, Clemenceau), qui tantôt n’étaient pas du même camp, tantôt restaient à l’écart de l’affaire, tantôt changeaient de camp, même plus d’une fois. Sous la surface, constate-t-il, les eaux étaient troubles et elles le restent encore à ce jour.

La chronologie de l’affaire débute le 27 septembre 1894 avec un bordereau révélant la transmission de documents confidentiels à l’Allemagne. Il apparaît à la Section de statistique, le service français de contre-espionnage de l’époque. Il est supposé avoir été récupéré le même mois dans la corbeille de l’attaché militaire à l’ambassade d’Allemagne en France par une femme de ménage attachée au service du contre-espionnage français. L’écriture du document fut attribuée à Alfred Dreyfus, à tort. En fait, elle correspondait à celle du commandant Ferdinand Walsin Esterhazy, un officier français, comte d’origine hongroise criblé de dettes, qui espionnait réellement pour le compte des Allemands.

Faux et usage de faux

Il y eut par la suite de vrais faux fabriqués par des protagonistes appartenant à l’armée pour dissimuler leurs erreurs et légitimer la condamnation de Dreyfus, dont le « faux Henry » qui entraîna le suicide de son auteur (l’un des initiateurs de l’affaire Dreyfus) et la révision du procès. Nombreux sont les ouvrages consacrés à l’affaire, dont plusieurs ne manquent pas de mérite. Dellisse a choisi de retenir trois scénarios et ne conteste nullement qu’il n’y en ait beaucoup d’autres. Si l’antisémitisme a joué un rôle majeur dans l’affaire, il ne suffit pas, selon lui, à l’expliquer, ni le fait qu’Esterhazy (qui s’exile en Angleterre après le suicide d’Henry et y vit de ressources de provenance inconnue jusqu’à sa mort en 1923) eut profité si longtemps de si hautes protections.

Ni la détestation d’un homme (Dreyfus), ni la malveillance, ni la bêtise ne peuvent expliquer seules toute l’affaire. Dellisse récapitule donc l’affaire en esquissant trois scénarios distincts d’une logique interne plausible. Chacun pointe vers une vérité qui n’est, selon lui, pas forcément hors de portée : une piste allemande, un montage français, et un cas de haute trahison, dont on laissera au lecteur le plaisir de découvrir les rouages dans ce petit essai jubilatoire à l’écriture limpide et enlevée, au rythme de l’histoire – sans et avec majuscule.

Un esprit sagace ne manquera pas de tracer un parallèle entre les circonstances de l’affaire Dreyfus et l’actualité géopolitique et militaire du premier quart du XXIe siècle. La technologie a bouleversé la nature des données, mais les logiques de pouvoir restent similaires. Les faux relatifs à la présence d’armes de destruction massive en Irak avancées par le secrétaire d’Etat américain d’alors devant le Conseil de sécurité de l’ONU en sont un exemple. Le piratage informatique et les fuites à usage politique, les hypertrucages fabriqués avec l’IA générative, le sort des lanceurs d’alertes – les lieutenants-colonels Picquart modernes, emprisonnés comme lui et pour la même raison – en sont d’autres.

Face à la machinerie d’Etat et aux mécanismes du pouvoir, l’individu ne pèse jamais lourd.

Les Scénarios de l’Affaire Dreyfus, Luc Dellisse, 148 p, Les Editions de la Renaissance française.

* * *

N’hésitez pas à commenter l’article ou à contacter son auteur à info@palingenesie.com. Aidez Palingénésie à se faire connaître en transférant cet article à vos proches et amis. Ils ont le loisir de s’abonner gratuitement à la lettre d’information en cliquant sur ce lien. Merci d’avance pour votre précieux soutien.

* * *

Abonnez-vous aussi (gratuitement) à Palingénésie Digest, un regard différent, critique, caustique et sarcastique sur l’état et la marche du monde. (Les deux blogs sont indépendants l’un de l’autre. Il faut s’inscrire sur l’un et sur l’autre pour les suivre tous les deux.)

Le dernier article publié sur Palingénésie Digest est à lire, à partager et à commenter, via le lien ci-dessous :

« Balance ton Claude »

La vraie littérature et son ersatz.

* * *

Vous pouvez soutenir ce site en achetant ou en offrant Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d’idées – L’Europe sous l’emprise de l’idéologie qui a été repris par The European Scientist parmi les 15 ouvrages à lire absolument pour ne pas céder à l’éco-anxiété et est disponible, en version papier ou au format kindle, exclusivement sur Amazon.fr en suivant ce lien.

Si vous êtes libraire et souhaitez proposer le livre à vos clients et planifier une causerie sur le sujet, n’hésitez pas à contacter Palingénésie à l’adresse info@palingenesie.com.

Merci pour votre partage !

Shares
Photo de l’auteur de l’article

Thierry GodefridiJuriste, économiste et philosophe de formation, entrepreneur par vocation, blogueur et essayiste à ses heures. Présent sur Substack (https://substack.com/@lepalingenesiste) où il partage ses lectures et réflexions sur des thèmes d'actualité, chroniqueur au journal satirique belge PAN, et auteur de "Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d'idées: L'Europe sous l'emprise de l'idéologie" et de "On vous trompe énormément : L'écologie politique est une mystification".

Recevoir les prochains articles

Inscrivez-vous pour recevoir les derniers articles directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

Shares