Le casse du siècle

17 octobre 2026

Sarah Knafo mène l’enquête. Où passe l’argent qu’un employeur français soustrait chaque mois de ce que son salarié lui coûte réellement ? La première pièce à conviction est le bulletin de salaire. Dans le cas de Nicolas Durand, payé au salaire français médian, le butin du casse est la différence entre un coût de 3.922 € et un net perçu de 2.079,44. Et, si vous êtes indépendant, commerçant, agriculteur, artisan, s’empresse-t-elle d’ajouter, c’est pire : vous payez davantage pour être moins bien protégé.

L’Etat, commente-t-elle, bien placée pour en parler puisqu’elle est magistrate de formation et passée par la Cour des comptes, est cet associé qui n’est pas présent au capital, qui ne prend aucun risque, et qui repart avec la moitié des bénéfices. Il ne possède rien qui ne vienne de vous. Le Trésor public, c’est vous. Ce qu’il y a dedans, l’Etat a dû le prélever quelque part avant de vous le redistribuer ou, le plus souvent, à quelqu’un d’autre. Il eût bien fait de s’abstenir de vous priver de ce qu’il prélève, car les services qu’il prétend offrir vous auraient coûter beaucoup moins cher si l’Etat vous avait laissé le choix de vous les procurer par vous-même.

C’est Nicolas qui paie

A titre d’exemple, Knafo prend la retraite. Après que Nicolas eut payé 876 € chaque mois pendant toute sa carrière, il touchera à peine 500 € de plus que l’allocation minimum de vieillesse. Il en va de même pour les allocations familiales : si Nicolas et la mère de ses deux enfants cotisent tous les deux, ils reçoivent en retour chaque mois autant qu’ils paient, sauf qu’ils continueront à payer après que leurs enfants auront grandi et qu’ils n’auront plus droit aux allocations familiales.

Elle évoque le conseil de Milton Friedman (Prix Nobel d’économie, 1976) envers le gouvernement : surveillez-en les dépenses, car vous finirez par les payer, d’une manière ou l’autre, éventuellement via la dette publique (à rembourser, quoi que l’on en dise!) ou par l’inflation (qui aide à rembourser les maudits créanciers en monnaie de singe). A la fin, c’est toujours le contribuable qui contribue, par définition. Or, interrogez un ministre sur son bilan, il vous répondra immanquablement par le nombre de milliards qu’il a dépensés.

Le PIB français, ce que les Français produisent sur base annuelle, est de 3000 milliards d’euros. Les prélèvements obligatoires s’élèvent à 45 % de ce montant. Aux Etats-Unis, ce sont 25 %; en Suisse, 27 %; au Royaume-Uni, 33 %; en Allemagne, 40 %. (A titre de comparaison, selon Gemini, le PIB de la Belgique serait de quelque 620 milliards d’euros et les prélèvements obligatoires se situeraient entre 43 % et 46 %, « juste derrière la France ».) Sans surprise, la France et la Belgique ne figurent pas parmi les neuf pays de l’OCDE qui ont purement et simplement supprimé les droits de successions. Ce n’est pas anodin.

L’argent va à la machine

Knafo qualifie la suppression des droits de succession de mesure, socialement, économiquement et philosophiquement, juste. Il n’y a rien de plus naturel que la volonté de transmettre à ses enfants le patrimoine que l’on a accumulé au cours d’une vie de travail sans que l’Etat n’en prenne une nouvelle part alors qu’il s’est déjà servi maintes fois en amont en taxes et prélèvements sur les salaires, l’épargne, l’immobilier, la consommation, et tout le reste. Transmettre, dit-elle, « c’est la preuve qu’on a travaillé pour un objectif qui nous dépasse. »

Ce n’est pas sans rapport avec l’idée de finalité transcendante dont le philosophe politique Philippe Nemo crédite la révolution papale des XIe-XIIIe siècles et fait l’un des moteurs de l’essor de notre civilisation dans Qu’est-ce que l’Occident ?. L’homme n’a rien à attendre d’une grâce quelconque qui le dispenserait d’agir dans le monde. Il est appelé à mettre sa raison, sa liberté et ses aptitudes au service d’une finalité qui le dépasse et donne un sens à son action. L’en empêcher, c’est le priver du « désir de prospérité » (comme l’écrit Knafo) et le condamner à l’avachissement. Qu’en la circonstance les jeunes les plus talentueux s’expatrient n’est pas étonnant. Selon une récente enquête Ipsos/BVA auprès de 3000 Français de 18 à 29 ans, 79% ont déjà réfléchi à construire leur avenir à l’étranger.

Enseignement, santé, sécurité : comment s’expliquerait que le gouvernement dépense toujours plus dans ces secteurs clés du bien-être du plus grand nombre et que les performances ne cessent de se dégrader, sinon par le fait qu’une grande partie de l’argent prélevé est gaspillé ? Il va à la machine, indique Knafo, dans l’immense couche administrative, quand il ne sert pas carrément à mener des politiques qui, sous le coup de l’idéologie, vont à contre-courant de ce que les citoyens souhaitent, par exemple le militantisme du genre à l’école ou le laxisme en matière d’immigration (seulement environ 11% des obligations de quitter le territoire français prononcées sont suivies d’effet).

Stop à la pauvreté organisée

Knafo rappelle ici cet autre avertissement de Milton Friedman sur les quatre manières de dépenser l’argent. La pire est de dépenser l’argent de quelqu’un d’autre pour quelqu’un d’autre – illustrée par les dépenses publiques. Votre argent sert à financer des services pour d’autres. Personne ne contrôle s’il est dépensé judicieusement : ni celui qui paie, ni celui qui dépense, ni celui qui reçoit. Il en va tout autrement lorsqu’il s’agit de dépenser son propre argent pour soi ou pour autrui, voire l’argent d’autrui pour soi-même (tant qu’à faire, autant obtenir un produit ou un service de qualité).

A cet égard, Knafo fait remarquer qu’une véritable politique industrielle ne consiste pas à dépenser l’argent des autres en subventions à des entreprises ou activités non rentables, mais à créer les conditions dans lesquelles les entreprises peuvent déployer leurs activités de manière rentable. Sans entrepreneurs, héros de notre temps tant méprisés, nous dit cette fille de commerçants, il n’y a rien à redistribuer – excepté la pauvreté. Le socialisme et la gauche en général, c’est haro sur les riches ; tu resteras pauvre, mais tu n’auras plus à te plaindre, puisque tout le monde sera aussi pauvre que toi. Le libéralisme et la dynamique de marché, c’est stop à la la pauvreté et à ceux qui organisent.

Il y a en France 5,9 millions d’agents publics, soit plus de 2 millions de plus pour s’occuper de 67 millions de Français, compte Knafo, que Walmart (2,1 millions) et Amazon (1,5 million) n’occupent de salariés, l’un administrant des dizaines de milliers d’hypermarchés sur la planète, l’autre livrant des colis sur les cinq continents à un quart de l’humanité. La bureaucratie n’est pas le communisme, c’en est l’ossature. Changer le système, c’est se faire des ennemis de tous ceux qui profitaient de l’ancien. Un humoriste a prétendu qu’il ne fallait pas sous-estimer le courage des Français : ils ont découvert que les escargots étaient comestibles. Peut-être découvriront-ils que le libéralisme l’est aussi. Suffirait-il de les interroger par référendum ?

Le casse du siècle, Sarah Knafo, 286 pages, Fayard.

* * *

N’hésitez pas à commenter l’article ou à contacter son auteur à info@palingenesie.com. Aidez Palingénésie à se faire connaître en transférant cet article à vos proches et amis. Ils ont le loisir de s’abonner gratuitement à la lettre d’information en cliquant sur ce lien. Merci d’avance pour votre précieux soutien.

* * *

Abonnez-vous aussi (gratuitement) à Palingénésie Digest, un regard différent, critique, caustique et sarcastique sur l’état et la marche du monde. (Les deux blogs sont indépendants l’un de l’autre. Il faut s’inscrire sur l’un et sur l’autre pour les suivre tous les deux.)

Le dernier article publié sur Palingénésie Digest est à lire, à partager et à commenter, via le lien ci-dessous :

Le mal belge

Une Grèce au bord de la mer du Nord ?

* * *

Vous pouvez soutenir ce site en achetant ou en offrant Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d’idées – L’Europe sous l’emprise de l’idéologie qui a été repris par The European Scientist parmi les 15 ouvrages à lire absolument pour ne pas céder à l’éco-anxiété et est disponible, en version papier ou au format kindle, exclusivement sur Amazon.fr en suivant ce lien.

Si vous êtes libraire et souhaitez proposer le livre à vos clients et planifier une causerie sur le sujet, n’hésitez pas à contacter Palingénésie à l’adresse info@palingenesie.com.

Merci pour votre partage !

Shares
Photo de l’auteur de l’article

Thierry GodefridiJuriste, économiste et philosophe de formation, entrepreneur par vocation, blogueur et essayiste à ses heures. Présent sur Substack (https://substack.com/@lepalingenesiste) où il partage ses lectures et réflexions sur des thèmes d'actualité, chroniqueur au journal satirique belge PAN, et auteur de "Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d'idées: L'Europe sous l'emprise de l'idéologie" et de "On vous trompe énormément : L'écologie politique est une mystification".

Recevoir les prochains articles

Inscrivez-vous pour recevoir les derniers articles directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

Shares