L’historien belge David Engels confie avoir découvert Oswald Spengler à l’âge précoce de 17 ans, à l’occasion d’un travail sur Le Docteur Faustus de l’immense écrivain allemand Thomas Mann (1875-1955, Prix Nobel de littérature 1929) et avoir éprouvé une même émotion à la lecture de Spengler que Francis Scott Fitzgerald disait avoir eue à la lecture de Mann, à savoir qu’il ne s’en est jamais complètement remis. Son Introduction au Déclin de l’Occident – l’oeuvre phare de Spengler – en atteste.
Sa fascination pour Spengler n’est toutefois pas aveugle. Il conçoit que le patriotisme de ce dernier, lui faisant espérer une résurrection de l’empire romain sous la conduite d’une élite allemande, son « prussianisme », ne ravira pas grand monde. En effet, d’aucuns allégueront que nous en sommes déjà arrivés là, si l’on prend le mot « élite » dans le sens politique de « clique », au lieu de le limiter à son sens intellectuel.
Le dessein premier de l’oeuvre de Spengler ne se situe toutefois pas à ce niveau. Ce qu’il tente, il le dit d’emblée, c’est de prévoir la suite de l’histoire de la culture occidentale, européo-américaine, « dans ses phases non encore écoulées », en l’occurrence son déclin, le titre de son magnum opus ne laisse aucune ambiguïté. L’actualité depuis le début du XXIe siècle jusqu’à nos jours explique le regain d’intérêt pour cette oeuvre dont la première partie parut en 1918, la seconde en 1922, et qui valut à Spengler (1880-1936) une immense notoriété internationale, bien que – Engels l’admet – le monde académique se montrât plus réservé.
Sur la route du césarisme
Coupons court à tout amalgame : l’admiration de Spengler pour l’ancienne aristocratie prussienne ne pouvait que s’opposer au caractère prolétarien et démagogique du régime d’Hitler dont il critiqua ouvertement la vulgarité et le racisme. Il ne préconisait pas pour autant, précise Engels, un retour à la république de Weimar, qu’il considérait comme une farce de démocratie, dominée par les médias et le grand capital. Sur la base de sa théorie comparative, il ne doutait d’ailleurs pas, selon Engels, de ce que les démocraties de masse ultra-capitalistes ne se transforment en régimes césaristes, c.-à-d. autoritaires, voire dictatoriaux. Toute similitude avec l’époque actuelle ne peut être une coïncidence.
Si Spengler se réclame lui-même de Goethe pour la méthode et de Nietzsche pour la catégorisation des problèmes tout en affirmant l’originalité absolue de sa théorie, Engels fait à juste titre remarquer que l’idée que les civilisations suivent un développement comparable et peuvent être comparées les unes aux autres remonte à l’Antiquité et certains utilisèrent l’analogie biologique, comme Spengler le fit, qu’il en ait ou non eu conscience. La philosophie de l’histoire de Hegel en est l’exemple le plus marquant, mais il y en eut d’autres pendant l’Antiquité (Caton l’Ancien, Cicéron, Sénèque, Florus, etc.), probablement d’autres auparavant et certainement d’autres par la suite.
La pensée spenglérienne s’appuie sur deux hypothèses : 1) que les « cultures » constituent les plus grandes actrices possibles de l’histoire de l’humanité, laquelle n’a pas de sens métaphysique en elle-même ; 2) que le développement de ces cultures se déroule de manière parallèle et suit l’évolution d’un être vivant. Cette thèse, relève Engels, reflète l’approche vitaliste à la mode au XIXe siècle : « Les cultures sont des organismes. L’histoire universelle est leur biographie générale. »
Nul n’échappe aux « images mentales » de sa condition
Spengler ajoute que personne n’échappe aux « images mentales » de sa condition, ce qui revient à énoncer que le parallélisme « culturel » dont question est irréductible à une quelconque forme d’universalisme, sans que cela ne signifie infirmer l’égale dignité de tous les individus, au-delà de leurs différences culturelles, raciales ou religieuses. Une fusion des identités est improbable, en fait impossible, mais, en fût-il autrement, serait-elle, sur le plan de la morphologie de l’histoire, souhaitable, dès lors que cela impliquerait la possibilité théorique que toutes les civilisations réduite à une seule s’éteignent en même temps ?
Une vision déterministe de l’histoire donne à penser qu’elle est pessimiste. Spengler s’en défend. Influencé par la notion d’amor fati de Nietzsche, il invite ses lecteurs occidentaux à faire preuve de réalisme, précise Engels, face aux possibilités de plus en plus limitées de la civilisation vieillissante, c.-à-d. arrivée au stade où la joie de la « culture » qui lui a donné naissance s’émousse et le cède à une société de masse caractérisée par la technicité et la rationalité. « Nous sommes nés à ce temps et nous devons poursuivre avec vaillance, jusqu’au terme fatal, le chemin qui nous est tracé », assène Spengler, pour lequel toute espérance qu’il en aille autrement est vaine. Il prône explicitement le stoïcisme.
« Nous n’avons pas la liberté de choisir le point à atteindre, mais celle de faire le nécessaire ou rien. Et un problème que la nécessité historique a posé doit se résoudre avec l’individu ou contre lui. Ducunt fata volentem, nolentem trahunt. » Selon Spengler, l’espérance est vaine. Lâche, dit-il. Reste le « choix d’Achille ».
Oswald Spengler, Introduction au Déclin de l’Occident, David Engels, 84 p., Editions La Nouvelle Librairie.
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