« L’émergence d’un monde multipolaire est inévitable. Les Etats-Unis doivent accepter qu’ils ne sont plus les seuls acteurs dominants sur la scène mondiale. » Xi Jinping ? Poutine ? Zensursula von der Europäischen Kommission ? Non. Le dear Henry Kissinger. Nous en sommes arrivés là. Dans Le nouvel ordre post-occidental, Alexandre Del Valle explique comment l’invasion de l’Ukraine par la Russie et le retour de Trump au pouvoir accélèrent « la grande bascule géopolitique ».
Dès 2014, dans The End of American World Order, et, ensuite, dans un article intitulé After Liberal Hegemony: The Advent of a Multiplex World Order et publié en ligne par la Cambridge University Press, le politologue indien Amitav Acharya, professeur de relations internationales à l’American University de Washington, D.C., avançait que le monde ne deviendrait pas anarchique, ni nécessairement dominé par une nouvelle puissance – la Chine -, mais « multiplex ». Il serait composé de plusieurs centres de pouvoir, d’idées, d’institutions et de normes – quoi que prétende la Commission européenne, qui croit disposer en la matière d’un savoir faire que le reste du monde ne peut que nous envier, notamment dans le domaine numérique, à défaut de disposer d’entreprises leaders mondiales à qui les appliquer.
Comme l’a dit Kenneth Waltz (1924-2013), un éminent politologue américain qui enseigna à la University of California (Berkeley) et à la Columbia University et dont le traité théorique publié en 1979 sur les relations internationales constitue une référence, « il y a ceux qui voient le monde tel qu’il est [et ceux] qui veulent le voir mieux qu’il n’est ». Pour Del Valle, il ne fait aucun doute que l’ancien ordre international libéral est révolu. The Donald, le maître autoproclamé de l’Art du deal, influencera sans doute dans l’immédiat en grande partie la suite des événements et la forme des nouveaux équilibres entre les empires régionaux qui émaneront des contentieux géostratégiques en cours (entre la Russie et l’« Occident », l’Ouest et le Reste, etc.).
« McWorldisme »
Del Valle ne voit pas succéder à l’hégémonisme libéral, lequel servait surtout de façade à la domination impériale des Etats-Unis, un retour à un ordre de type westphalien mais une configuration nouvelle, négociée, entre les différentes « identités civilisationnelles » que l’universalisme libéral avaient pour un temps effacées. Ne subsiste, selon lui, de l’ordre international libéral, que l’Europe, confrontée à une grave crise énergétique et géostratégique, d’autant plus existentielle que l’« Occident » universaliste sur le plan idéologique, libéral d’un point de vue économique et social, n’existe plus comme tel (d’où les guillemets) et a évolué vers une acception « économico-financière » et « politico-stratégique ». Ne reste de l’ancien monde que le « McWorldisme » consumériste, « all in all, you’re just another brick in the wall ».
Le philosophe Alexandre Zinoviev (1922-2006), que Del Valle cite à plusieurs reprises, estimait que « l’Occident ne libère plus les peuples : il les transforme en éléments d’un mécanisme global qui leur échappe totalement » et que ce qu’il appelait l’« occidentisme » constituait une forme de « néo-impérialisme cognitif » destiné à produire des règles et du divertissement. Contentez-vous des jeux et de votre pain quotidien, pour le reste obéissez. Au départ, relève Del Valle, la guerre en Ukraine a opposé deux empires, l’un post-soviétique, illibéral, autoritaire, géo-civilisationnel et territorialisé, l’autre hégémonique, libéral, post-identitaire, globaliste, cognitif et déterritorialisé. Les deux, dit-il, sont conquérants à leur manière, mais cet aspect est occulté dans la narration universaliste libérale de l’Occident – et, souvent, moins meurtrier, ajouterions-nous.
Deux écoles s’affrontent : celle de l’idéalisme et du messianisme, du Bien et des bonnes intentions (dont est pavé l’Enfer), de la folie des grandes ambitions, et celle du réalisme, du côté de laquelle il faut ranger Trump et sa cohorte. La guerre en Ukraine constitue un tournant important en ce, dit Del Valle, qu’elle a accéléré le passage vers un monde multipolaire que Chine, Russie et Etats-Unis vont se partager en zones d’influence. Ce n’est pas la mondialisation qui est en cause – en fait, la Chine l’a retournée contre ceux qui l’avaient préconisée à l’origine ; c’est le mondialisme. L’Europe, victime de sa bureaucratie, de son normativisme (cf. Hans Kelsen et sa Reine Rechtslehre) et de sa moraline à forte dose, en fera les frais. Elle est « introuvable », vulnérable sur le plan de la défense (il n’est pas besoin de faire un petit dessin ni un long discours) et sur le plan économique (sa dépendance énergétique, sa croissance indigente) et financier (en raison de tout ce qui précède et d’autres choix politiques malavisés).
« A coups de marteau »
Trump partage avec De Gaulle, soutient Del Valle, l’idée qu’il considère qu’une alliance doit servir l’intérêt national et non l’inverse. En obligeant l’Europe à payer (plus) pour sa propre défense, à acheter une grande partie de ses armes ainsi que de son énergie aux Etats-Unis et, qui sait, bientôt le pétrole et le gaz russes par leur intermédiaire, le président américain s’est montré à la hauteur de la réputation dont il se targue. Quant à l’Europe, pourtant riche d’une histoire et de cultures plurimillénaires, elle réussit à être perçue comme faible (sur le plan civilisationnel) et arrogante (sur le plan idéologique) et à être discréditée sur les deux à l’heure de la résurgence des dynamiques identitaires (que l’on en juge sur la base des ambitions des trois grandes puissances, et aussi, par exemple, par le projet néo-ottoman de la Turquie d’Erdoğan).
Y a-t-il une doctrine Trump idéologique, géostratégique et économique ? L’intéressé a répondu : « La doctrine Trump est simple : c’est la force. » Il s’agit, en l’occurrence, d’appliquer la tactique du « shock and awe », de déployer d’emblée une force écrasante afin de démoraliser et de paralyser l’adversaire. Que l’on songe à l’affaire des droits de douane. La militarisation de l’économie ne fait qu’amplifier la méfiance du monde extérieur à l’égard des institutions occidentales et accélérer la désoccidentalisation économico-financière. Quant à savoir si ce transactionnalisme présidentiel (« à coups de marteau », eût dit Nietzsche) aura pour effet de reconfigurer le monde de manière durable ou le précipitera dans une Troisième Guerre mondiale, l’avenir le dira. Ce qui est sûr, comme l’a, paraît-il, dit Einstein, c’est que la quatrième se résoudra à coups de bâtons et de silex.
Le nouvel ordre post-occidental, Comment la guerre en Ukraine et le retour de Trump accélèrent la grande bascule géopolitique, Alexandre Del Valle, 592 pages, L’Artilleur.
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