A l’heure où certains en Europe évoquent la possibilité, voire la nécessité, d’une reprise du dialogue européen avec le régime russe en vue de rétablir la paix – car elle vaut toujours mieux que la guerre -, ledit régime peut-il être qualifié de suffisamment fiable ?
Deux journalistes d’investigation russes, qui ont vécu sur place la fin de l’Union soviétique et la transformation de la Russie des années Boris Eltsine en ce qu’elle est devenue, Irina Borogan (1974) et Andrei Soldatov (1975) apportent leur témoignage, en toute connaissance de cause, dans Our Dear Friends in Moscow: The Inside Story of a Broken Generation, un récit à la fois personnel, historique et politique, publié l’an dernier par PublicAffairs, une maison d’édition new-yorkaise appartenant au groupe Hachette.
Le livre, le titre l’indique, raconte l’histoire d’une génération russe « brisée », la leur, qui a grandi dans l’optimisme malgré le tumulte des années 1990 après la chute de l’URSS et a vu ses espoirs de liberté et d’ouverture à l’Occident brisés avec le retour de l’autoritarisme sous Poutine. La peur s’est réinstallée et il n’y a pas d’autre choix que de se soumettre au régime ou de s’exiler. Borogan et Soldatov ne font pas dans la politique-fiction, ni dans l’idéologie de salon : ils racontent l’histoire d’un groupe amical de jeunes journalistes moscovites dont ils ont fait partie pendant plus de deux décennies, intellectuels idéalistes pro-démocratie au départ, avant que, face à un pouvoir de plus en plus autoritaire, chacun ne soit amené à choisir son camp.
Une gestion politique de la réalité
Un certain nombre ont fait allégeance au régime, soit par ambition, soit par résignation. Le naufrage du sous-marin Koursk en mer de Barents en août 2000 occupe une place importante dans le récit des deux journalistes. Le 31 décembre 1999, à la suite de la démission surprise d’Eltsine, Poutine, alors premier-ministre, était devenu président par intérim de la Russie. Il fut officiellement élu le 26 mars 2000 et investi le 7 mai 2000. Poutine est en vacances et tarde à rentrer. La situation est confuse. Pour les auteurs du livre, l’événement marque un moment fondateur du « poutinisme », un début de gestion politique de la réalité et de rupture entre l’Etat et les citoyens ordinaires.
C’est un premier moment de fissure dans le groupe des « chers amis ». Les uns y voient un scandale et d’autres prennent les explications officielles pour argent comptant, estimant que l’Etat doit rester fort. Alors que précisément l’Etat tente de projeter une image de contrôle et de stabilité, survient, le 21 septembre 2000, un nouvel épisode révélateur, une prise d’otages par un groupe armé dans un hôtel à Sotchi sur la « Riviera » de la mer Noire. Cela se termina par un bain de sang et un nouvel embarras pour le pouvoir, confronté au décalage entre son discours et la réalité. Les Izvestia, un des grands quotidiens russes, sembla retrouver à cette occasion le rôle d’organe officiel du pouvoir qu’il jouait à l’époque soviétique.
Deux autres tragédies traumatisèrent la Russie, la prise d’otages du théâtre de Moscou qui eut lieu du 23 au 26 octobre 2002 (les forces spéciales injectèrent un gaz incapacitant dans le bâtiment avant de donner l’assaut, tuant tous les preneurs d’otages et faisant au moins 130 victimes parmi les 850-900 otages) et la prise d’otages dans une école de Beslan, le 1er septembre 2004, qui plongea le pays dans l’horreur absolue. Les terroristes se montrèrent immédiatement d’une brutalité extrême. C’est un moment charnière dans le récit de Borogan et Soldatov : ils constatent un manque d’informations de la part des autorités, permettant à celles-ci de gérer la narration et de renforcer leur pouvoir, tandis que la population est prête à accepter n’importe quelle solution pour prévenir la violence.
Un basculement politique
Le basculement politique ne s’opère toutefois pas que sous la contrainte. Les deux auteurs pointent aussi le rôle du rapprochement entre l’Etat et l’Eglise orthodoxe dans la construction d’une nouvelle identité russe, religieuse, conservatrice et anti-occidentale, le virage du libéralisme des années 1990 vers une idéologie nationaliste et le retour de l’empire, sans qu’il ne faille minimiser le rôle du FSB, qui se voit comme l’héritier direct du KGB (et de la Tchéka) avec pour mission de protéger le régime contre ses ennemis de l’extérieur et de l’intérieur et qui considère la fin de l’URSS comme une catastrophe géopolitique et le résultat d’un complot occidental. Il est un pilier du régime actuel. Une preuve en est, selon Borogan et Soldatov, l’envoi de conseillers du FSB à Kiev pour tenter de réprimer la révolte populaire du Maïdan, par crainte qu’elle ne déborde des frontières de l’Ukraine, et, faute de résultat, l’envoi de troupes en Crimée et son annexion en 2014.
Il est devenu dangereux d’être un opposant au régime. Le 7 octobre 2006, jour de l’anniversaire de Poutine, la journaliste d’investigation Anna Politkovskaïa, connue pour ses enquêtes sur le régime, fut assassinée à l’entrée de son immeuble à Moscou. Le 27 février 2015, Boris Nemtsov, un ancien vice-premier ministre sous Boris Eltsine et une figure de l’opposition libérale au pouvoir en place, fut abattu sur un pont près du Kremlin. Suivront la tentative d’empoisonnement d’Alexeï Navalny, le principal opposant du régime, en août 2020, et son décès annoncé en février 2024 pendant sa détention dans une colonie pénitentiaire arctique.
Borogan et Soldatov se le tinrent pour dit. Le 5 septembre 2020, ils embarquèrent avec deux valises sur un vol à destination de Genève et la voie de l’exil. Ils vivent désormais à Londres. Leur génération avait espéré changer le système. Elle s’est heurtée à un pouvoir prêt à aller toujours plus loin pour s’y maintenir.
Our Dear Friends in Moscow: The Inside Story of a Broken Generation, Irina Borogan et Andrei Soldatov, 336 pages, PublicAffairs (Hachette).
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Triste réalité! MERCI de nous la présenter…. mais QUE faire dans ce monde qui fait de plus en plus penser à l’univers de rats créé par John Calhoun?
Voilà comment promouvoir la propagande russophobe, j’espère que le lecteur aura assez de perspicacité pour ne pas se laisser tromper. Si possible, remettons les choses en place. Irina Borogan et née le 9 septembre 1974 et Andreï Soldatov est né le 4 octobre 1975. Son père est un scientifique, docteur en physique et mathématiques, travaillant dans la recherche nucléaire soviétique et russe, il a aussi été ministre adjoint des communications de la Fédération de Russie (2008-2010) ainsi que diverses fonctions d’Etat prestigieuses et actuellement Conseiller d’Etat de la Fédération de Russie Il n’y a pas de renseignements sur les parents d’Irina. Mais ce sont donc deux jeunes, issus de familles aisées (au moins pour Andreï) lors de l’implosion de l’URSS. Ces jeunes ont donc vécu dans les privilèges pendant l’écroulement mafieux de l’Etat sous Eltsine. Ils n’ont strictement rien ressenti du malheur de la population. Ayant terminé leurs études journalistiques à Moscou, ils se sont mariés. Bien évidemment ils n’ont pas du tout réalisé la nécessité du redressement progressif de l’Etat Russe et la lutte contre la corruption généralisée entreprise par Vladimir Poutine dès son installation. Ils ont écrits beaucoup au sujet du FSB.. et autres « difficultés »… et ces articles et livres n’ont pas été interdits. Bien sûr ils ont suivi Navalny.. comme beaucoup de jeunes aveuglés par des slogans.
Et finalement, en 2025.. avec la parution de ce livre, ils ont été déclarés « agents de l’étranger » et ont « quitté » la Russie.
Il faut savoir que la Douma n’a pas d’objection à ce que les citoyens achètent leurs livres. Egalement, dès le début, en 2000 ils ont créé leurs site Agentura.ru qui était une référence respectée par des analyses du FSB… etc.. Ce site existe encore aujourd’hui, même si Novaya Gazeta, l’employeur de Soldatov, l’a licencié le 12 novembre 2008 et arrêté sa collaboration avec le site. Ces deux journalistes « d’investigation » vivent aujourd’hui à Londres, bien subventionnés par des sources occidentales.
Je suis très étonné que vous leur procuriez une publicité qu’ils ne méritent pas. Ils se sont montrés très critiques envers les immenses efforts de redressement de leur pays, sans savoir (?… sans connaître…ou reconnaître la réalité du terrain), comme des gosses gâtés et capricieux. Laissons-les dans leur coin, avec leurs amis russophobes.
Il paraît invraisemblable que deux journalistes russes qui ont vécu pendant près d’un demi-siècle en Russie et y ont exercé leur métier (notamment, Izvestia et Novaya Gazeta) puissent être taxés de « russophobes » ou soupçonnés de faire de la propagande « russophobe » (comme il serait invraisemblable de qualifier un Belge qui critique le système de « particratie » belge de « belgophobe »). La « russophobie » n’est en tout cas pas ce qui ressort d’une lecture effective de leur livre (300 pages d’une chronique de leurs existences personnelles et carrières professionnelles à Moscou). Ils ne méritent pas plus d’être qualifiés de « gosses gâtés et capricieux » car cela ne correspond pas à la réalité. Quant au père d’Andrei, Alexey Soldatov, effectivement un brillant physicien et ancien ministre délégué mais dont la fonction fut tardive et a été éphémère, il n’est pas « actuellement Conseiller d’Etat de la Fédération de Russie ». En lisant effectivement le livre, plutôt qu’en se contentant de critiques ad hominem (et ad mulierem) à l’égard de ses auteurs, on découvre le sort que lui a réservé le régime pour services rendus. Le livre a été publié par un éditeur international réputé et le travail des deux journalistes a figuré et continue de figurer dans la presse internationale (The Guardian, New York Times, Washington Post, Le Monde, etc.). Dénigrer leur témoignage comme faisant supposément partie d’une théorie du complot occidentale et le rejeter en bloc paraît participer d’une forme de fabrication de pensée que dénoncent précisément ses deux auteurs.
Ah, si les dirigeants européens étaient moins pleutres,….quatre ans que cela dure !
Ah si « l’union » européenne était vraiment une union !
Ah, si « l’union » européenne ne devait décider à l’unanimité.
Ah, si UvdL n’avait pas été réélue…
GRAND MERCI à ceux qui ont fait un commentaire…. intéressant, utile!!