Il est rare qu’un roman fasse l’objet de cette chronique. Quand même y trouve sa place car il aborde d’un autre angle des sujets qui ne lui sont pas étrangers. Olivier Zarrouati, dont c’est le troisième roman et qui est aussi l’auteur d’un essai sur la gestion d’entreprise, évoque dans son avant-propos l’image de son père à l’âge où demain ne peut plus être meilleur, quand, chrétien de tête et de coeur, il lui a dit une première fois sa lassitude de vivre. Dans ce roman, plein d’émotions, d’intuitions et de doutes, de vie somme toute, l’auteur dit parler à son père, autrement, car ce dernier ne le lira jamais.
Le sujet est d’actualité. En France, le Sénat examine du 20 au 26 janvier, en vue d’un vote prévu le 28 janvier 2026, un projet de loi autorisant, sous conditions, l’euthanasie et le suicide assisté, projet qui fait l’objet d’une vive opposition de la Conférence des évêques de France. Celle-ci estime qu’il va à l’encontre du principe selon lequel les soins médicaux visent à soulager sans jamais provoquer délibérément la mort et qu’il figure parmi les plus permissifs au monde. L’inquiétude est partagée par des responsables d’autres religions, protestants, orthodoxes, juifs, musulmans et bouddhistes, dans une déclaration commune faisant état d’une « rupture anthropologique ».
La trame du récit de Zarrouati est la suivante : Jean-Dominique, JoD pour les amis, dirige une entreprise de sous-traitance qu’il a héritée de son grand-père et de son père et dont les quelque deux cents compagnons usinent des pièces fabriquées à partir de métaux rares et destinées des clients industriels de haut vol. Tout semble sous contrôle jusqu’à ce que sa limousine allemande fasse une embardée et plusieurs tonneaux. Il sombre quelques jours dans le coma et se réveille tétraplégique. Rien n’est ni ne sera plus comme avant.
Envers et contre tout
Non sans que JoD s’en offusque, son épouse Blandine prend la direction de l’entreprise afin de tenter de sauver ce qu’il y a à sauver, c’est à dire tout, car leur patrimoine personnel est gagé sur l’entreprise et leurs enfants traversent une passe difficile. Désespéré par son état et la tournure de sa vie, JoD, qui a perdu le contrôle de son corps mais a gardé toute sa tête, convainc un ami médecin de l’aider à en finir. La tentative échoue et le plonge dans un état végétatif. Se superpose à la trame le fait que sa disparition transférerait la propriété de ses biens à sa femme et empêcherait la banque d’exercer son gage.
Si le roman constitue une exploration lumineuse du monde des affaires et de la PME en particulier, face aux contraintes d’ordre divers, aux attentes des salariés, aux exigences des clients, aux attitudes retorses d’un directeur de banque et d’un délégué syndical qui ne se soucient que de leurs ambitions personnelles et font partie des problèmes et non des solutions, avec des réflexions sur le pouvoir (qui « ne se donne pas, se prend parfois, mais surtout se reconnaît ») et l’absurdité du monde, c’est quand même le dilemme moral qui l’emporte. Blandine doit-elle exécuter la dernière volonté de son mari, sacrifier ses propres convictions pour sauver le projet qui était au centre de la vie de celui-ci ?
Son roman serait resté dans la mémoire de son ordinateur, confie Zarrouati, si son pays, la France, n’en avait remis le sujet à l’ordre du jour. Bientôt, il disparaîtra du débat public. C’est alors que les choses sérieuses commenceront, dit-il, non dans un hémicycle livré aux forces politiciennes, « mais dans les consciences désormais livrées à elles-mêmes, à leur heure de plus grande faiblesse ». Rien ne définit autant la vie humaine que la réalité de la mort. Qui ne voudrait pas, l’heure venue, se tenir debout une dernière fois, à moins que l’usure ne l’en empêche ? Alors, se demande-t-il, que choisir la durée ou la dignité ?
André-Joseph Léonard, l’ancien primat de Belgique, philosophe avant que de devenir théologien, mettait déjà en garde, dans ses entretiens sur les sujets sociétaux réunis dans un livre publié sous le titre Un évêque dans le siècle en 2016, contre une banalisation de l’euthanasie. Ce droit revendiqué au nom de la liberté individuelle n’est ni purement individuel, ni purement privé – il implique nécessairement d’autres personnes – et on ne peut exclure que des pressions sociales s’exercent sur la liberté de conscience alléguée – l’argument « ça arrange tout le monde », quand ce ne seront pas des questions de sécurité sociale voire de lutte contre le changement climatique qui interviendront – alors que l’on s’attendrait à ce que ce soit la solidarité qui prévale – c’est elle qui l’emporta, de manière symbolique, dans le roman de Zarrouati. Une fois franchies, jusqu’où ne cessera-t-on de repousser les frontières ?
Vérité romanesque
Quand même est assurément plus empreint de vérité romanesque que de mensonge romantique pour reprendre les références de René Girard, selon lequel croire que nous nous appartenons ainsi que nos désirs relève du mensonge. En vérité, cette appropriation est un leurre, le génie romanesque tend à le démontrer. Nous sommes victimes de tensions souterraines, d’ordre psychologique, sociologique, historique et métaphysique, toutes dimensions que Girard disait intégrer dans son anthropologie et que la littérature est, selon lui, seule capable de saisir adéquatement.
« Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement », dit La Rochefoucauld au XVIIe siècle, en écho de quoi le philosophe et sociologue allemand Max Scheler (1874-1928), nietzschéen en plein, répond, à plus de deux siècles d’intervalle, que « l’homme possède ou un Dieu ou une idole », une citation de L’Homme du ressentiment que Girard a placée en exergue de son Mensonge romantique et Vérité romanesque paru en 1961. Ne peut-on pas d’ailleurs voir le mimétisme girardien à l’oeuvre dans le roman de Zarrouati quand son héroïne tragique, dans sa quête éperdue de reconnaissance de la part du personnel de son mari, cherche désespérément à surpasser le modèle qui l’inspire ? Tout est girardien, si l’on y songe, le désir mimétique, le sentiment religieux et la rupture anthropologique.
Quand même, Olivier Zarrouati, 432 pages, Le Cherche Midi.
* * *
N’hésitez pas à commenter l’article ou à contacter son auteur à info@palingenesie.com. Aidez Palingénésie à se faire connaître en transférant cet article à vos proches et amis. Ils ont le loisir de s’abonner gratuitement à la lettre d’information en cliquant sur ce lien. Merci d’avance pour votre précieux soutien.
* * *
Abonnez-vous aussi (gratuitement) à Palingénésie Digest, un regard différent, critique, caustique et sarcastique sur l’état et la marche du monde. (Les deux blogs sont gérés de manière indépendante.)
Le dernier article en date publié sur Palingénésie Digest est à lire (et éventuellement à commenter) via le lien ci-dessous :
Trump décidé à s’emparer du Groenland à Davos
Le président des Etats-Unis au World Economic Forum.
* * *
Vous pouvez aussi soutenir ce site en achetant ou en offrant Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d’idées – L’Europe sous l’emprise de l’idéologie qui a été repris par The European Scientist parmi les 15 ouvrages à lire absolument pour ne pas céder à l’éco-anxiété et est disponible, en version papier ou au format kindle, exclusivement sur Amazon.fr en suivant ce lien.
Si vous êtes libraire et souhaitez proposer le livre à vos clients et planifier une causerie sur le sujet, n’hésitez pas à contacter Palingénésie à l’adresse info@palingenesie.com.

La durée ou la dignité! Voilà LA question importante et je suis de plus en plus triste de voir des personnes handicapées, âgées… OBLIGEES de continuer une vie qui n’en est plus une.
L’euthanasie et le suicide assisté sont dépénalisés en Belgique depuis la loi du 28 mai 2002. Le cadre légal autorise le médecin à mettre fin à la vie d’un patient majeur ou mineur émancipé, répondant à des conditions strictes de souffrance physique ou psychique insupportable, incurable et constante. Les religions peuvent évidemment exprimer ce qu’elles veulent exprimer mais doivent se soumettre à l’Etat de droit.