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Religion et idéologie

Religion et idéologie Posted on 10 janvier 20261 Comment

S’exprimant le 21 décembre 2025 à la conférence annuelle « AmericaFest » organisée par Turning Point USA, l’association de tendance conservatrice et libertarienne américaine fondée par Charlie Kirk et dirigée depuis son assassinat par sa veuve Erika Kirk, le vice-président des Etats-Unis J.D. Vance a déclaré, sous les applaudissements : « La seule chose qui a véritablement servi de point d’ancrage aux États-Unis d’Amérique, c’est que nous avons été – et que par la grâce de Dieu nous serons toujours – une nation chrétienne. »

En réalité, affirme Heather Cox Richardson, historienne du Boston College, une université jésuite, dans ses Letters from an American adressées à ses 2,6 millions d’abonnés sur Substack, ce n’est pas le cas.

La déclaration de Vance, dit-elle, va à l’encontre de la Constitution américaine. Son premier amendement stipule : « Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement d’une religion ou en interdise le libre exercice… ». James Madison (1751-1836), l’un des pères fondateurs de la république américaine et son quatrième président (1809-1817), le penseur clé à l’origine de la Constitution (1787) et de la Déclaration des droits (Bill of Rights, 1789), s’était convaincu de l’importance fondamentale de ce que le gouvernement reste à l’écart de la religion et de ce que les hommes aient droit à la liberté de conscience.

La section 16 de la Déclaration des droits de la Virginie (dont Madison était originaire), déclaration qui inspira la Constitution et la Déclaration des droits des Etats-Unis, stipule que « la religion, ou le devoir que nous avons envers notre Créateur, et la manière de s’en acquitter, ne peuvent être dictés que par la raison et la conviction, et non par la force ou la violence ; et que, par conséquent, tous les hommes ont le droit égal de pratiquer librement leur religion, selon les dictats de leur conscience ; et qu’il est du devoir mutuel de tous de pratiquer la tolérance, l’amour et la charité chrétiens les uns envers les autres ». Vance n’aurait-il pas tout à fait tort ?

Un « mur de séparation entre l’Église et l’État »

Dans un mémorandum de remontrance adressé à l’Assemblée générale du Commonwealth de Virginie datant de 1785, Madison expliquait que l’enjeu n’était pas seulement la religion, mais aussi le gouvernement représentatif lui-même. L’établissement d’une religion officielle au détriment d’une autre porterait atteinte à un droit humain fondamental, inaliénable, le droit de conscience. Si les législateurs pouvaient supprimer ce droit, ils pourraient aussi bien supprimer tous les autres droits fondamentaux, jeter le principe du gouvernement représentatif au panier et se transformer en tyrans.

Madison, commente Cox Richardson, pensait que la diversité des religions permettrait d’assurer un équilibre entre elles et de préserver ainsi les Etats-Unis des violences religieuses qui ravageaient l’Europe. C’est clairement ce qu’il avait à l’esprit lorsqu’il a conçu un nouveau système politique, espérant que la diversité des expressions politiques protégerait le nouveau gouvernement. Dans un essai daté de 1788 publié dans les Federalist Papers, il déclara : « Dans un gouvernement libre, la sécurité des droits civils doit être la même que celle des droits religieux. Dans un cas, elle réside dans la multiplicité des intérêts ; dans l’autre, dans la multiplicité des courants religieux. »

Le premier président de la nation américaine, George Washington, assura, en 1790, un an après son entrée en fonction, à une congrégation juive de Newport, dans l’Etat de Rhode Island, qu’aux États-Unis d’Amérique, « tous jouissent de la même liberté de conscience et des mêmes immunités de citoyenneté ». L’année suivante, les États ratifièrent le premier amendement à la Constitution afin de garantir le droit à la liberté de conscience. En 1802, le président Thomas Jefferson qualifia cet amendement de « mur de séparation entre l’Église et l’État ».

Comme Madison, il soutenait que « la religion est une affaire qui relève uniquement de l’homme et de son Dieu, qu’il n’a de comptes à rendre à personne d’autre pour sa foi ou son culte. Les pouvoirs légitimes du gouvernement ne s’étendent qu’aux actions, et non aux opinions ». (« Believing that religion is a matter which lies solely between Man and his God. He owes account to none other for his faith or worship. The legitimate powers of government reach actions only, and not opinions. »)

L’idée d’un Dieu tout puissant comme source de pouvoir

Face aux tentatives de réformer le préambule de la Constitution américaine et d’y introduire l’idée d’un « Dieu Tout-Puissant comme source de toute autorité et de tout pouvoir dans le gouvernement civil », la Commission judiciaire de la Chambre des représentants des États-Unis, chargée de superviser le département de la Justice et les réformes de lois et règlements, a établi une fois pour toutes que « la Constitution des États-Unis ne reconnaît pas l’existence d’un Être suprême ». Dans le cas contraire, la Cour suprême des Etats-Unis eût-elle eu à interpréter la Bible et à juger du bien et du mal ?

« Aujourd’hui, une fois de plus, nous voyons une minorité tenter d’imposer sa volonté à la majorité, estime Cox Richardson, avec des dirigeants comme le vice-président J.D. Vance qui essaient de réécrire l’histoire américaine. » Qu’en est-il ?

Dans La positivité de la religion chrétienne, Hegel distingua entre une religion naturelle (où la raison humaine est en relation directe avec le divin) et une religion positive (où les individus se voient imposer un ensemble de croyances, de règles et de rites par un pouvoir extérieur). Durkheim, dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), attribue à la faculté naturelle de l’homme d’idéaliser, c’est à dire de se représenter le monde, le « liant » d’une société et l’influence qu’elle exerce sur la pensée logique.

Cette faculté de substituer à la réalité une réalité autre et de s’y transporter en pensée, est un aspect fondamental des religions. Un autre en est, selon le sociologue français, qu’elles ne constituent pas un acte surérogatoire (par lequel une société se parachève), mais un acte essentiel qui la structure. « Une société ne peut ni se créer, ni se recréer sans du même coup créer de l’idéal. » A preuve, face à la désuétude des religions traditionnelles, un rapport de 1991 suggéra à la Commission européenne d’user d’une « métaphore éthiquement mobilisatrice » (l’écologie politique, en l’espèce) pour « réenchanter l’Europe », une façon de gouverner qualifiée de post-moderne (cf. Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d’idées – voir ci-dessous).

Le culte de Gaïa n’est décidément pas la voie du réenchantement choisie pour les Etats-Unis par l’administration Trump, qui, par décret signé le mercredi 7 janvier 2026, en a retiré le soutien à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), à laquelle les États-Unis ont adhéré en 1992, et au GIEC, l’organe onusien qui produit les rapports mondiaux sur le climat.

Sans doute s’agit-il là d’un autre aspect – à ne pas négliger – du schisme entre les deux Occidents : l’Europe a transformé une idéologie en religion au moment où les Etats-Unis aspirent apparemment à faire d’une religion une idéologie. Mais, en définitive, si l’on suit Hegel et Durkheim, l’une et l’autre ne participent-elles pas d’un même principe ?

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1 commentaire

  1. MERCI pour cet article très intéressant! Il nous instruit et je reviens sur l’importance de « l’amour et la charité chrétiennes », vertus malheureusement pas honorées par tous…

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