Le titre de cet essai de René Girard paru en 1999 est emprunté à la parole du Christ dans l’Evangile selon Luc (10, 18). L’anthropologue et philosophe franco-américain connaît un regain de notoriété depuis que le vice-président des Etats-Unis J.D. Vance et son mentor, le milliardaire de la tech Peter Thiel, se revendiquent de sa pensée. Thiel s’est inspiré de la théorie mimétique de Girard dans son propre essai De Zéro à un, Comment construire le futur et pour son investissement dans Facebook, dans lequel il a discerné une machine mimétique répondant au besoin obsessionnel de l’être humain de se comparer à ses semblables. (Quant à J.D. Vance, sauf à voir Trump comme un bouc émissaire et s’être converti au catholicisme, il n’est pas évident de saisir en quoi Girard l’aurait influencé.)
Ma thèse est que la théorie de la rivalité mimétique et de la diversion victimaire de René Girard, transposée sur le plan politique et économique, permet de comprendre comment la Belgique et la France se sont fourvoyées dans une impasse sur le plan économique (croissance atone) et budgétaire (déficits structurels, dérapage de la dette publique). Les deux Etats ont dépassé la crête de la courbe de Laffer (à savoir le point à partir duquel « trop d’impôt tue l’impôt », les engageant dans une spirale diabolique, un « scandale », au sens où l’entend Girard) et ils prêtent désormais le flanc à l’affrontement social, à la lutte de « tous contre tous », dont la classe moyenne sera la première victime.
Dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, considéré comme l’un de ses essais les plus accessibles et plus probants, Girard part de son intuition du désir mimétique au coeur du cycle de la rivalité entre êtres humains et aborde les notions de « scandale » (σκάνδαλον), au sens biblique d’un piège ou d’une trappe, et de Satan, dans lequel il ne voit pas un quelconque personnage magique mais le nom des mécanismes mimétique et victimaire. Satan sème la discorde, s’ensuit la violence et la destruction dans la société, et il résout la crise en unissant la foule contre une victime expiatoire, personne ou groupe innocent désigné comme seul responsable des malheurs de la collectivité (afin d’en cristalliser la colère) et sacrifié (afin de l’apaiser et de désamorcer la guerre civile).
Le dixième commandement
C’est en ce sens, selon Girard, qu’il faut comprendre cet avertissement dans le Nouveau Testament (notamment Marc, 3, 25-26) : « Tout royaume divisé contre lui-même court à la ruine ; aucune ville, aucune famille, divisée contre elle-même, ne se maintiendra. Si donc Satan expulse Satan, il est divisé contre lui-même : comment alors son royaume se maintiendra-t-il ? » En effet, explique Girard, les rivalités ont tendance à s’envenimer et à verser dans la surenchère. C’est tout à la fois si banal et si humiliant que nous préférons l’ignorer, faire comme si cela n’existe pas, en sachant pertinemment que cela existe. Ce déni de réalité était un luxe que les sociétés archaïques ne pouvaient pas s’offrir.
C’est la raison d’être du dixième commandement dans la Bible : « Tu ne convoiteras rien de ce qui est à ton prochain ». Le législateur vise à prévenir le problème numéro un de la vie en communauté. C’est la justification anthropologique du droit de propriété : qu’on le supprime et rien ne sera régler. Nous le verrons plus loin.
Reste que la foule joue bien sûr un rôle dans le cycle de la violence mimétique. Même Pierre, le roc sur lequel l’Eglise se bâtira, y succombe quand entouré par la foule il ne peut s’empêcher de renier son Maître. Quant à l’engrenage victimaire, il est déclenché par le mimétisme du « tous contre un » qui fait dire au grand prêtre Caïphe qu’« il vaut mieux qu’un seul homme meure et que le peuple ne périsse pas tout entier. » Quand il est arrêté, Jésus déclare : « C’est ici votre heure, et le pouvoir des ténèbres. » Girard interprète cette sentence comme la révélation quasiment technique du procédé satanique. Faut-il rappeler que le diable est souvent appelé le prince des ténèbres ?
Ces considérations à propos du mimétisme au coeur de l’être humain et du mécanisme victimaire pour mettre fin à la guerre de tous contre tous donnent raison, relève Girard, à l’intuition de Simone Weil selon laquelle « avant même d’être une ‘théorie de Dieu’, une théologie, les Evangiles sont une ‘théorie de l’homme’, une anthropologie ». La formule biblique « Satan expulse Satan » est de ce point de vue irremplaçable : c’est le même qui fomente le désordre et à son paroxysme restaure l’ordre par le tour de passe-passe du « tous contre un » victimaire. (Transposé au jour d’aujourd’hui, cela signifie que la classe au pouvoir ne s’en déparera pas, mais en usera pour dépouiller la classe moyenne et apaiser les extrêmes, privant ainsi la société de ce qui en constitue la vitalité première. Voyez la suite.)
Une histoire du Mal
Bien que selon moi il ne l’évoque nulle part, Girard ne peut pas n’avoir pas connu l’oeuvre phare de Helmut Schoeck sur L’Envie, une histoire du mal. Publiée à l’origine sous le titre Der Neid. Eine Theorie der Gesellschaft en 1966 et pour la première fois en français en 1995, elle avait entre-temps été coéditée en anglais (la langue dans laquelle Girard enseignait à l’université) aux États-Unis et au Royaume-Uni en 1969 et rééditée au format poche en 1987. Alors que Girard et Schoeck s’accordent à considérer l’envie comme le péché le plus honteux et le plus pénible à avouer pour un être humain et à en dénoncer le caractère universel, Girard limite son anthropologie à une exégèse des textes bibliques et aux aspects psychologiques et sociaux tandis que Schoeck n’hésite pas à en tirer des conclusions politiques et économiques.
L’envie, dit-il, est le plus grand régulateur de tous les rapports humains : « considérée implicitement ou explicitement comme pivot de la politique sociale, [l’envie] est une source de ravages bien plus catastrophiques que ne l’avouent ceux qui ont élaboré à partir d’elle leur philosophie sociale ou économique », assène-t-il. Le concept de l’envie est fortement ancré dans le réel et fait figure de catégorie fondamentale de l’anthropologie et, pourtant, disait-il avant que Girard n’arrive à la même constatation, le sujet est tabou. On préfère souvent l’occulter (dans la société et dans la recherche scientifique).
Une société à somme nulle
Schoeck fait une démonstration rigoureuse de ce qu’une société ne peut être parfaitement égalitaire et que, même si elle l’était, elle ne serait pas exempte d’envie : « le seul fait d’exister en un point de l’espace et du temps en qualité d’individu, de personne privée, suffit pour créer le scandale. » Il faut noter que Girard utilise le même mot, dans le même sens. Schoeck insiste : « Au fond, tout homme qui préfère sa propre compagnie à celle des autres est, et a toujours été, un objet de scandale. »
Les thèses dirigistes qui renaissent à chaque fois sous des habits neufs après chaque nouvelle défaite infligée par leur confrontation avec la réalité économique et prétendent modifier la nature humaine envers et contre tout n’y peuvent rien, si ce n’est qu’elles détournent les gens de ce qu’ils pourraient obtenir par eux-mêmes et l’effet du hasard. Les procédés que ces thèses impliquent n’éteignent pas l’envie, ni le ressentiment, ni la haine. Tout au contraire, ils exacerbent ces tristes sentiments et privent les gens du seul moyen de les atténuer.
Que ces thèses, à l’encontre de tous les arguments rationnels et de l’évidence des faits, séduisent tant de gens relève d’une forme de raisonnement primitif, biaisé par l’envie, selon lequel la prospérité d’autrui entraîne automatiquement un désavantage pour soi, la justice sociale s’entendant comme plutôt tous pauvres que tous riches à différents degrés. A ce titre, la prévoyance individuelle relève d’une attitude asociale. La prochaine fois que vous entendrez parler d’un impôt à charge de la classe moyenne, vous saurez de quoi il retourne et où cela aboutit – à la régression, « de un à zéro ».
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