Nous n’en avons pas fini avec notre tentative d’interprétation girardienne des scandales (au sens où Girard l’entendait de piège ou de trappe) d’aujourd’hui (déficits structurels, endettement public, dépassement de la crête de la courbe de Laffer – le point à partir d’où « trop d’impôt tue l’impôt » -, perte du sens de l’Etat, discorde sociale) nous condamnant, en Belgique et en France notamment, à la perspective d’un affrontement social majeur, d’une lutte du tous contre tous, dont la première victime sera la classe moyenne.
La thèse que je souhaite avancer dans le présent article est encore plus radicale que celle qui faisait l’objet du précédent, mais avant d’y procéder il est nécessaire de poursuivre la lecture de Girard.
Dans la suite de l’ouvrage dont il était question dans l’article précédent, il entreprend de démystifier les mythes, partant du récit que Philostrate fait du miracle qu’Appollonius de Tyane, un gourou du IIe siècle après J.-C., aurait accompli de délivrer les Ephésiens de l’épidémie de peste qui les affligeait, en leur faisant lapider un pauvre hère dont il prétendit qu’il était l’ennemi des dieux et qu’il méritait d’être réduit en bouillie.
Le récit de Philostrate paraît d’autant plus vraisemblable que ce dernier était un païen militant bien décidé à défendre la religion de ses ancêtres et que son récit est trop riche en détails, qui vous seront épargnés, pour avoir été complètement inventé. Que les Ephésiens aient été quelque peu réticents au départ fut l’unique rayon de lumière dans cette ténébreuse affaire, observe Girard, lequel y aperçoit trois métaphores : celles du défoulement (ici de la désinhibition de la foule), de l’abcès de fixation (en vue d’un évitement ou d’une concentration de la contagion émotionnelle), et de la purification (la catharsis, le terme dont Aristote nomme l’effet que les tragédies produisent sur les spectateurs).
L’humanité, fille du religieux
La violence collective a le même effet que les tragédies. Elle consiste, selon Girard, en une version sublimée de la violence sacrificielle originaire. « Ce sont les désordres caractéristiques des groupes humains qui paradoxalement, en s’aggravant de plus en plus, fournissent aux hommes le moyen de se donner des formes d’organisation qui surgissent en quelque sorte de la violence paroxystique et y mettent fin. » Dans son Histoire des croyances et des idées religieuses, Mircea Eliade pointait déjà, sans toutefois en décrire le principe, l’intuition du « meurtre créateur ». Cette origine des sociétés est, estime Girard, plus vraisemblable que toutes les absurdités dérivant d’un supposé contrat social.
Sans doute fut-elle reprise aux Evangiles : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » (Jean 12,24) Matthieu avait aussi évoqué les « meurtres de tous les prophètes depuis la fondation du monde ». Girard en tire une conclusion fondamentale eu égard à la présente réflexion : « Le véritable guide de l’humanité n’est pas la raison désincarnée mais le rite. Les répétitions innombrables modèlent peu à peu des institutions que les hommes croiront plus tard avoir inventée ex nihilo. En réalité, c’est le religieux qui les a inventées pour eux. […] L’humanité, je pense, est fille du religieux. »
C’est un thème que j’avais abordé dans On vous trompe énormément (avec le concept hégélien de « religion positive ») et dans Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d’idées où j’avais exposé le côté métaphorique de l’idéologie comme représentation du monde et substrat de l’action politique à propos de l’écologie politique, l’idéologie prégnante en Europe qui n’est jamais qu’une resucée du romantisme égalitaire marxiste et du mythe du bon sauvage (l’état de nature théorisé notamment par J.-J. Rousseau).
Une Europe « réenchantée »
Le côté métaphorique de l’écologie politique n’est pas une simple vue de l’esprit : il a été affirmé dans un rapport exploratoire qui a été remis à la Commission européenne en 1991 et qui prône une « Europe réenchantée par une métaphore éthiquement mobilisatrice », une nouvelle transcendance de portée mondiale par rapport à l’action politique, à défaut de laquelle l’économie et la technologie continueraient à diriger nos sociétés. Le grand sociologue Emile Durkheim avait déjà repéré le rôle de la « transcendance sociale » comme étant ce qui structure la vie en société, et non simplement la complète.
Le rôle des mythes selon Girard est précisément de réconcilier les sociétés humaines en projetant leurs craintes sur une victime (le capitalisme, par exemple, en ce qui concerne l’écologie politique) et leurs espoirs de réconciliation sur son élimination. Il y a de bonnes rivalités, fait-il remarquer, l’émulation entre ceux qui rivalisent d’ardeur et d’efficacité dans l’accomplissement de leurs tâches, et des rivalités malsaines entre ceux qui ne se maîtrisent pas eux-mêmes et qui s’envient les uns les autres.
Girard fait toutefois une distinction cruciale entre les mythes archaïques (Appollonius et Œdipe, par exemple) et les récits fondateurs de l’anthropologie biblique, le récit de Joseph dans le Livre de la Genèse et celui de Job dans le Livre de Job. D’un côté, la victime ne survit pas à la réconciliation à laquelle son sacrifice était destiné, de l’autre côté, la victime sort grandie de l’épreuve, Joseph par sa clairvoyance et son ascension sociale, Job par sa résilience face à l’injustice et son rétablissement dans ses prérogatives. Il était attendu de Job qu’il donne son assentiment au verdict le condamnant : cela préfigure pour Girard les procès totalitaires du XXe siècle dans lesquels il voit une résurgence du « paganisme unanimiste ».
C’est ce qui m’amène à formuler la thèse que l’écologie politique participe d’un même unanimisme (cf. la notion de « consensus scientifique ») païen (le culte de Gaïa, antihumaniste, dont j’ai décrit amplement les racines dans mon dernier livre en date) qui représente une régression sociétale et qui ne peut connaître qu’une épiphanie (la manifestation d’une vérité cachée) tragique dès lors que cette idéologie prive ceux qu’elle prend sous sa coupe de tout espoir d’épanouissement personnel et de prospérité. Nous avons, en tout cas, définitivement pris congé des Lumières.
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