3 octobre 2026

« Être Européen, c’est un destin, non pas un hasard. » Peine perdue ! Le nez de sa contradictrice ne s’en retroussa que davantage : « Notre civilisation, je n’en ai rien à foutre. Vous les hommes blancs, vous avez tout détruit sur votre passage ! » Des croisades et des Indiens d’Amérique aux guerres et au réchauffement climatique. Mieux vaut éradiquer ce parasite, « sinon la Terre ne pourra jamais guérir ». Et, surtout, ne faites plus d’enfants.

David Engels est historien (il fut professeur d’histoire romaine à l’ULB et l’est d’histoire mondiale à l’Institut universitaire catholique de Vendée) et essayiste. Il est un intellectuel belge parmi les plus féconds de son temps. Son magistral ouvrage Le Déclin, La crise de l’Union européenne et la chute de la République romaine, Analogies historiques, a établi sa notoriété . Dans Le Retour du Roi, il se met en scène dans une dystopie (la Pologne – où il a été chercheur – a abandonné le złoty ; le prix du litre d’essence a atteint les 5 € à force de taxes ; Chinois et Américains monopolisent la production automobile, etc.) et revisite son parcours et ses idées sur l’histoire des civilisations et en particulier de la nôtre.

L’entropie glorieuse

Il cite l’Ecclésiaste (« Quel profit l’homme retire-t-il des peines qu’il se donne sous le soleil ? ») et Herman Melville qui en qualifie le livre dans Moby Dick de « fin acier battu de la douleur » et dit qu’un homme mortel qui a plus de joie que de chagrin ne peut être vrai. Vanité des vanités, tout n’est-il que vanité ? Voire ! « Car si Dieu n’existait pas, si seule la matière avait de la persistance, ce monde devrait se pétrifier dans l’entropie glorieuse d’une perfection mathématique inhumaine. »

Le divin constitue la trame du récit d’Engels et remémore le propos de ceux qui estiment que le mal réside dans l’économie de marché, « incapable de formuler un projet de société », comme si cela en était l’objet, alors qu’il s’agit d’un mécanisme d’équilibre social ouvrant l’être humain à la plénitude des possibles. Elle promouvrait « l’enrichissement immédiat » et irait « jusqu’à aspirer les ressources du futur », sans « aucun dessein humain », ni contrat social (Bruno Colmant, in Au seuil du chaos). Il y a là la personnification d’un principe (comme l’est le principe d’Archimède) auquel l’on prête des intentions. La transcendance resurgit dès que l’on s’écarte des voies de la raison.

A ce sujet, il est édifiant qu’Engels écrive beaucoup plus loin dans son aventure que « la seule voie pour échapper à cette machinerie consistait à revenir, encore et toujours, à l’éternelle transcendance et aux valeurs qui en découlaient, et à ne pas succomber à la tentation prométhéenne de l’homo mensura. » Et de rappeler cette citation attribuée à Sénèque par laquelle Oswald Spengler termina son œuvre majeure, Le Déclin de l’Occident, qui lui valut la célébrité mondiale : « Ducunt volentem fata nolentem trahunt » (Le destin guide celui qui l’accepte et traîne de force celui qui s’y oppose.)

Plus révélateur encore du chemin parcouru et à parcourir, ce disciple de Spengler qu’est Engels se demande si « ce destin » censé guider notre histoire collective ne serait pas une sorte de supercherie destinée à nous écarter de la transcendance et, confus, s’il ne vaudrait pas mieux qu’il retourne à ses premières amours, la comparaison entre grandes civilisations, en laissant de côté les conclusions qui s’imposent par rapport au devenir européen, ou qu’il s’exile en Amérique latine ou en Asie du Sud-Est.

Foi européiste et proscription

De fait, il avait à craindre qu’il ne figure à son tour sur une liste de proscription telle qu’en haut lieu l’on s’était mis à en dresser en Europe des hérétiques à la foi européiste qui en rejettent les dogmes. Que ce soit précisément l’étude des civilisations qui l’avait amené là où il en était avait un caractère ironique. C’était son amour pour sa propre civilisation qui avait suscité son intérêt pour les autres et l’avait poussé à les comparer, tandis que « l’Europe », aux fins d’affirmer sa notion de la tolérance, fût-elle eurocentriste, absurde et funeste, niait celle d’une quelconque identité collective.

Les civilisations doivent être jaugées en fonction de leurs mérites respectifs, professe Engels, et tout qui les a étudiées de manière sérieuse et approfondie ne peut que se rendre compte que, si elles peuvent être complémentaires, on ne peut les mélanger artificiellement sans les dissoudre, car elles ont des spécificités dont émanent leurs expressions concrètes. Nous Européens, avance-t-il, avons le droit et même le devoir moral de préférer notre civilisation aux autres et de leur léguer ainsi qu’à la postérité les artefacts de ce qui fit l’importance de la nôtre. Spenglérien dans l’âme, il n’a toutefois aucun doute sur le fait que cette dernière touche à sa fin.

La fin de l’Occident serait-elle une catastrophe ? Engels répond que, même condamnés à la tragédie de l’histoire, nous ne pouvons oublier que « notre mission humaine ne se limite pas à défendre notre civilisation, mais consiste essentiellement en notre quête personnelle de transcendance ». Il cite le philologue, ancien professeur d’Oxford, J.R.R. Tolkien, auteur des romans fantastiques Le Hobbit et Seigneur des Anneaux, sur la « longue défaite » à laquelle se résumerait toute l’histoire humaine. Il en rejette a priori l’idée de tout renversement possible. L’accomplissement et la récompense de nos efforts ne sont pas à attendre dans ce monde, selon Engels, mais dans l’au-delà.

« Voilà peut-être même, dit-il, la solution de l’énigmatique sourire de l’immortel taoïste comme du moine bouddhiste, qui puisent tous les deux leur bonheur dans l’acceptation et la sublimation des tréfonds les plus noirs du désespoir humain… » Nous ne pourrions donc accéder à la sérénité ici-bas que si nous nous identifions non à ce qui est mortel, mais à ce qui est immortel en nous, et refusions les forces extérieures qui sont la manifestation du néant à la périphérie du sacré. Quant à dire si la montée du césarisme en Europe incitera le peuple à choisir le meilleur parmi lui pour le conduire en ces temps obscurs, cela pourrait faire l’objet d’une suite à ce premier roman d’Engels.

Le Retour du Roi, David Engels, 294 pages, Les Editions du Verbe Haut.

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Thierry GodefridiJuriste, économiste et philosophe de formation, entrepreneur par vocation, blogueur et essayiste à ses heures. Présent sur Substack (https://substack.com/@lepalingenesiste) où il partage ses lectures et réflexions sur des thèmes d'actualité, chroniqueur au journal satirique belge PAN, et auteur de "Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d'idées: L'Europe sous l'emprise de l'idéologie" et de "On vous trompe énormément : L'écologie politique est une mystification".

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