Les Valeurs de la République et autres contes fantastiques

7 novembre 2026

« Je dois beaucoup aux grands comiques français que sont [la très verte] Marine Tondelier ou [le très coco] Sébastien Delogu », a confié Samuel Fitoussi à Alexandre Devecchio dans Le Figaro Magazine à propos du recueil de ses chroniques satiriques principalement écrites pour Le Figaro et republiées sous le titre Les Valeurs de la République et autres contes fantastiques aux Editions de L’Observatoire, où il a publié en 2025 l’excellent Pourquoi les intellectuels se trompent. Cette fois, le néo-progressisme et ses non-sens en prennent pour leur compte sur le mode du pastiche et de la satire, dans un style vif et limpide, aux éclats (de rire) garantis.

« Les causes du malheur français sont connues, dit-il. Prenez les conséquences de l’immigration extra-européenne. D’une certaine manière, tout le monde sait (il suffit de regarder les prix de l’immobilier, les écoles où chacun veut mettre son enfant, les quartiers que l’on évite le soir…), mais beaucoup prétendent ne pas savoir (ou se mentent à eux-mêmes) parce que la lucidité coûterait trop cher. La lucidité aurait en effet un coût social, mais aussi psychologique (se regarder dans le miroir et risquer d’y voir un homme de droite, voire, horreur, d’extrême droite). »

Fitoussi se réfère à ce que le dissident tchèque et par la suite président de son pays, Václav Havel, racontait de l’épicier qui au temps du régime soviétique affichait en vitrine « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », non parce que quiconque y croyait, mais parce que il le fallait pour éviter de devoir fermer boutique. Peut-être, s’interroge-t-il, la France en est-elle arrivée là ? Ce livre s’inscrit dans la continuité du précédent, même si les intellectuels dont il y est question ne sont pas du même acabit. Reste à savoir pourquoi les élites ou supposées telles, le monde politique, les médias et une partie des citoyens persistent dans l’aveuglement et l’erreur et se refusent à tout ressaisissement.

Remettre à l’endroit un monde à l’envers

Il cite Jonathan Swift (1667–1745), l’écrivain, satiriste et prêtre anglican irlandais célèbre pour son chef-d’œuvre Les Voyages de Gulliver : « Il est inutile d’essayer de convaincre un homme par la raison d’une chose où la raison ne l’a pas fait entrer. » Il eût pu citer du même la phrase en épigraphe de La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole : « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui. » Fitoussi dit espérer remettre par la satire et la parodie un peu d’ordre dans ce monde qui paraît à l’envers.

Ou, sinon, comment comprendre que l’on puisse considérer que Marine Le Pen corresponde aux dix critères du fascisme qu’Umberto Eco avait énoncés, sans se souvenir du moindre, et que L’Etranger, le premier roman d’Albert Camus, publié en 1942, soit une oeuvre remarquable mais qu’en 2026 il serait temps d’en publier une version moins problématique (étant donné l’origine de la victime) ? Or, c’est bien le cas de Tiphaine, qui, victime d’une entorse en plein ressourcement dans les Alpes, est secourue par un militaire dont elle peut légitimement se demander, bien sûr, bien qu’il n’ait pas le crâne rasé, s’il ne vote pas pour Mme Le Pen – et, ce malgré, passe la nuit dans ses bras.

Le dénouement de ce premier conte fantastique est heureux, mais il n’en va pas de même pour tous. L’histoire du professeur de philosophie qui choisit de relever un dernier défi avant la retraite dans un lycée en Seine-Saint-Denis en est un contre-exemple. Ce département amène tout naturellement à évoquer, allez savoir, la RATP et les syndicats des services publics qui « trahissent la gauche » en prenant le peuple en otage. « Gagner de l’argent en créant de la richesse et des emplois : très mal. Gagner de l’argent en rançonnant la nation : parfaitement louable. »

Comment LFI pourrait-elle ne pas se désolidariser d’une telle gauche, s’irrite Fitoussi, et modifier son programme sur-le-champ : rétablir la concurrence dans les transports en commun et défendre toutes les classes laborieuses sans distinction. (Et, tant qu’à faire, mettre fin au sexisme systémique qui consiste à célébrer continuellement les accomplissements féminins alors que l’histoire enseigne que lors du naufrage du Titanic 80 % des hommes sont morts et 75 % des femmes ont survécu et que de 1913 à 1915 l’espérance de vie des hommes a chuté de 46 % alors que celle des femmes n’a baissé que de 3 %. (Celle des hommes ne reste-t-elle d’ailleurs pas inférieure à celle des femmes ?)

Marx, reviens, ils sont devenus fous !

C’est du reste en substance le sens du message d’outre-tombe que Fitoussi a recueilli de Karl Marx : « Travailleurs, révoltez-vous. L’exploitation des classes laborieuses au XXIe siècle – et pas qu’en France – doit nous alarmer. Il y a deux siècles, c’était le détenteur du capital qui confisquait la plus-value des classes laborieuses. Désormais, c’est l’Etat obèse qui s’approprie les fruits du travail des forces vives, à commencer par les plus opprimées, les classes moyennes. Insidieusement l’esclavage a été rétabli : les victimes du système ne travaillent plus pour elles-mêmes, mais pour financer le train de vie de ceux qui ne f… rien du tout ou pas grand-chose. »

Ressuscitant au cimetière de Highgate, à Londres, où il repose depuis 1883, et s’inquiétant de savoir si le capitalisme qui portait en lui le germe de sa propre destruction était bien tombé, le bougre se met aussitôt en quête de retrouver John Stuart Mill (avec lequel il n’était d’accord sur rien, ce qui ne les empêchait pas d’en rigoler), les Charles (Dickens et Darwin) et les Friedrich (Engels et Hegel) dans les tavernes qu’ils fréquentaient. C’est peine perdue. La mélancolie l’incite à s’embarquer pour la France sur un bateau qui ressemble à un train, l’Eurostar, où il aperçoit un homme qui lui rappelle Arthur Schopenhauer. Ce n’est pas lui. Il s’agit d’un dénommé Michel Onfray qui lui confirme que les masses ont bel et bien été abandonnées par la gauche. Il omet d’avertir Marx que ses origines, désormais, l’en excluent.

La gauche prend cher. Fitoussi cite Revel : « L’impartialité arithmétique mène souvent à la partialité morale. » De fait, elle l’a bien mérité, elle qui se targue d’être toujours du bon côté de l’histoire et oublie volontiers ses « cent millions de morts » (cf. Le Livre noir du communisme : Crimes, terreur, répression, publié en 1997 et dirigé par l’historien Stéphane Courtois) sous les régimes sanguinaires que ses héros ont inspiré. Robespierre, l’un d’entre eux, cité, dit que la Terreur n’était « autre chose que la justice prompte, sévère et inflexible. » Quant aux Valeurs de la République, personne ne sait ce qu’elle sont, mais chacun sait qu’elles sont constamment bafouées.

Les Valeurs de la République et autres contes fantastiques, Samuel Fitoussi, 352 pages, Editions de L’Observatoire.

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Thierry GodefridiJuriste, économiste et philosophe de formation, entrepreneur par vocation, blogueur et essayiste à ses heures. Présent sur Substack (https://substack.com/@lepalingenesiste) où il partage ses lectures et réflexions sur des thèmes d'actualité, chroniqueur au journal satirique belge PAN, et auteur de "Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d'idées: L'Europe sous l'emprise de l'idéologie" et de "On vous trompe énormément : L'écologie politique est une mystification".

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3 commentaires au sujet de « Les Valeurs de la République et autres contes fantastiques »

  1. Et je ne puis que conseiller la lecture du livre de Sarah Knafo, Le casse du siècle.
    Il est vraiment temps que nos concitoyens se réveillent, s’instruisent, agissent!!

    Répondre
    • Je veux bien le croire et précise que Sarah Knafo m’a épatée non seulement par ses connaissances mais aussi par son style particulièrement clair, précis et SIMPLE! Son livre est vraiment à lire par tout le monde!!

      Répondre

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