1 novembre 2026

Le journaliste économique Ed Conway, formé à l’Université d’Oxford et à Harvard, a écrit ou écrit encore dans les journaux britanniques The Daily Telegraph, The Sunday Telegraph, The Times, The Sunday Times. Auteur d’autres livres à succès, il invite dans Matières vitales à l’accompagner dans un tour du monde vertigineux, en partie souterrain, et, comme le titre l’indique, vital – à plusieurs égards.

Son intérêt pour les matières premières a été suscité par la constatation que l’or figurait un moment en tête des exportations du Royaume-Uni, avant les voitures et les produits pharmaceutiques, alors que le Royaume-Uni ne dispose d’aucune mine aurifère. D’où provenait cette aberration ? Il parvint à convaincre la Barrick Gold Corporation de lui ouvrir ses portes et partit pour le Far West, le vrai, selon ses termes, à travers les déserts salés de l’Utah, à la découverte de la mine de Cortez dans le Nevada. Les orpailleurs du XXIe siècle, témoigne-t-il, utilisent des techniques proches de celles du XIXe, si ce n’est à une échelle incomparablement plus grande.

C’est d’ailleurs ce qui l’a le plus frappé tout au long de son fascinant périple : de constater jusqu’où l’humanité était prête à aller pour obtenir ce à quoi elle aspire et, notamment, une petite pépite de ce métal que l’économiste John Maynard Keynes qualifiait de « relique barbare ». En l’occurrence, un lingot d’or de 12,5 kg exige d’extraire 5000 tonnes de roche, environ dix Airbus A380 chargés à ras bord. Et, si c’est le cas pour un métal dont on n’a pas absolument besoin, qu’en est-il pour ceux qui sont indispensables, sans lesquels le monde cesserait de fonctionner ?

Monde évident et réalité matérielle

Le commun des mortels et apparemment la totalité du monde politique et des médias bien-pensants vivent dans une réalité évidente, celle des services, des plateformes, des réseaux, celle des logiciels, des applications, du numérique, un monde supposément dématérialisé, qui ne l’est pas, car il y a une autre réalité, bien matérielle celle-là, qui sous-tend tout le reste, sans que ce ne soit précisément « évident ». Un « bête crayon » suffit à le prouver. Conway renvoie à l’essai paru en 1958, I, Pencil, de Leonard Read, dans lequel Milton Friedman vit une preuve de la complexité des choses et de la folie de l’économie planifiée.

Conway avance, non sans pertinence, que nous ne connaissons rien aux processus de fabrication des objets qui nous entourent ; que nous vivons dans un monde tenu pour acquis et ignorons l’univers parallèle qui le rend possible et les multiples entreprises qui opèrent au coeur de cet univers. S’il est un objet, que tous utilisent tout le temps, même les écologistes les plus endurcis de tous les partis, et qui est l’exemple de cette méconnaissance crasse de comment le monde fonctionne et un concentré des six matériaux que Conway énumère dans Matières vitales, c’est le téléphone portable.

Le sable, le matériau le plus extrait par l’homme, se trouve dans l’écran en verre et, plus crucial, de la silice ultra-pure, transformée en semi-conducteurs, puces électroniques et micro-processeurs, est au coeur du téléphone portable ; le sel, moins visible, dans les processus chimiques de raffinage et de fabrication ; le fer, avec ses dérivés comme l’acier, dans des éléments structurels ; le cuivre, dans les circuits imprimés et les micro-câblages internes ; le pétrole, dans les plastiques, les composants et les isolants ; enfin, le lithium, dans la batterie.

Energie d’extraction à doses massives

La voiture électrique et les autres engins fétiches de la mobilité transitionnelle sont peut-être encore l’illustration la plus forte de la thèse centrale de Conway : contrairement à ce que l’on prétend, la transition énergétique et écologique n’est nullement immatérielle, bien au contraire, elle nous rend encore plus dépendants de l’extraction minière des six matériaux « vitaux ». En ce qui concerne la voiture électrique, nous les retrouvons tous les six : le sable dans le vitrage et les puces ; le sel dans le chlore et la soude caustique essentiels au raffinage chimique des métaux des batteries ; l’acier dans le châssis, le bloc de protection de la batterie, le stator et le rotor du moteur ; le cuivre, à raison de trois à quatre fois plus que dans une voiture thermique, pas besoin de faire un dessin ; le pétrole (si, si) dans les plastiques et les polymères pour le tableau de bord et l’intérieur, les pneus, les résines isolantes pour les circuits électriques, etc. ; le lithium, dans les batteries des modèles les plus courants.

En vérité, remplacer le parc automobile thermique par un parc électrique ne réduit pas l’empreinte matérielle, fait remarquer Conway : cela déplace la dépendance vers une consommation massive de roches, de minerais et d’énergie industrielle d’extraction, à savoir l’énergie fossile, l’électricité et la chaleur nécessaires pour arracher, broyer, purifier et transformer les matières premières de la croûte terrestre avant même qu’elles ne soient tout simplement utilisables. Cette énergie d’extraction ne cesse et ne cessera d’augmenter, car les gisements les plus riches (notamment de cuivre et de fer) de la planète seraient déjà épuisés et les énergies renouvelables – autre dépendance ! – supposées être la panacée sont énergétiquement moins denses que les hydrocarbures et le nucléaire.

Le mythe des mâts : ventilons !

L’essai de Conway s’articule non autour de quelques produits mentionnés à titre d’exemple, comme l’a fait cette recension par commodité et souci de la longueur, mais autour des six matières vitales, dont il expose chapitre par chapitre les procédés d’extraction et de raffinage et les multiples usages. Il rappelle, si besoin, que l’électricité ne représente qu’environ 20 % de la consommation finale d’énergie dans le monde. Si le fer en est le squelette, le béton la chair, le cuivre le système nerveux, et le sel y remplit des fonctions sanitaires, pharmaceutiques et autres ayant considérablement ajouté à notre espérance de vie, le pétrole brut et son cousin le gaz naturel sont la nourriture, au propre et au figuré, qui permet à l’humanité de vivre et de grandir. Le chapitre consacré à l’or noir mériterait à lui seul une recension.

Conway illustre son propos par le remplacement d’une petite centrale à gaz de 100 mégawattheures (soit la consommation de 100.000 foyers) par une centrale éolienne. Il faut vingt éoliennes, écrit-il, soit 30.000 tonnes de fer, 50.000 tonnes de béton, 900 tonnes de plastique et de fibre de verre pour les pales et 540 tonnes de cuivre pour les connecter au réseau (le triple, précise-t-il, si les éoliennes sont en haute mer), contre 300 tonnes de fer, 2.000 tonnes de béton et quelque 5 tonnes de cuivre au plus pour la centrale à gaz. Sommes-nous prêts à extraire d’ici 2050 plus de cuivre que cela n’a été le cas depuis le début de l’humanité et en sommes-nous capables ? Autant savoir.

Matières vitales, Ed Conway, 534 pages, L’Artilleur.

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Thierry GodefridiJuriste, économiste et philosophe de formation, entrepreneur par vocation, blogueur et essayiste à ses heures. Présent sur Substack (https://substack.com/@lepalingenesiste) où il partage ses lectures et réflexions sur des thèmes d'actualité, chroniqueur au journal satirique belge PAN, et auteur de "Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d'idées: L'Europe sous l'emprise de l'idéologie" et de "On vous trompe énormément : L'écologie politique est une mystification".

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