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« Carnets d’un anthropologue » (Marc Abélès) : De Mai 68 aux Gilets jaunes

« Carnets d’un anthropologue » (Marc Abélès) : De Mai 68 aux Gilets jaunes Posted on 13 mars 2020Laisser un commentaire

Marc Abélès entame ses Carnets d’un anthropologue en justifiant leur rédaction par un besoin de recul par rapport à l’actualité et de mise en perspective de sa vocation par rapport aux origines de celle-ci, le mouvement de Mai 68 qu’il a vécu de l’intérieur en tant qu’étudiant et son engagement politique subséquent en tant que membre du parti communiste français de l’époque Marchais.

Ces expériences l’incitèrent à s’émanciper des modèles et des catégories qui avaient fini, selon lui, par brouiller le sens de ces événements et de ses activités de militant, à « porter un regard différent sur le pouvoir et les lieux d’où s’énonce une parole citoyenne », et à devenir anthropologue politique en pratiquant un patient travail de terrain.

« Les humains, écrit-il, qu’on a dits si souvent enclins à obéir, à se soumettre, à plébisciter l’autorité et l’homme providentiel, manifestent une inclination puissante à s’assembler, non seulement pour débattre, mais aussi pour agir. » C’est de ces rapprochements pleins de mystère et de ces moments qui produisaient un espoir de virtualités immenses qu’a surgi la passion de l’auteur pour l’anthropologie.

Ne retiendrait-on de Mai 68 que « le bouillonnement d’une jeunesse en rupture avec le conformisme moral de ses aînés » et la nécessité que jeunesse se passe, Marc Abélès avance que le mouvement a esquissé d’autres formes de prise de parole que celle du parlementarisme dans une Ve République où les « godillots » – les élus de la majorité – de l’Assemblée nationale avaient cédé toute capacité d’initiative au gouvernement.

De ses aventures Dialectiques (du nom de la revue éponyme qu’il avait créée) comme militant du parti communiste français, Marc Abélès retient une affligeante absence de mémoire politique. « La direction communiste pratiquait en virtuose l’effacement et l’oubli, sans jamais assumer ses erreurs ni même reconnaître les zigzags qui émaillaient sa ligne politique. »

Il voit là un aspect fondamental de l’action politique telle que la conçoivent les dirigeants de partis politiques, à savoir « de s’inscrire dans une temporalité projective, entièrement tournée vers l’avenir, censé à lui seul lui donner un sens. » Ne surtout pas regarder en arrière : Marc Abélès cite l’exemple de Mitterand qui n’est jamais revenu sur le discours qu’il avait prononcé au congrès du Parti socialiste en 1971 à Epinay, discours dans lequel il se présentait comme l’homme de la rupture avec l’ordre politique établi et le système capitaliste et qu’il avait complètement oublié en 1983, quand il prit le virage de la rigueur.

Sa revue Dialectiques qualifiée de « glossolalie, façon Tel Quel » (une revue littéraire d’avant-garde fondée par de jeunes auteurs réunis alors autour de Jean-Edern Hallier et de Philippe Sollers) et lui-même accusé d’être un universitaire communiste naïf empreint de Mai 68 et du structuralisme d’Althusser par les hautes instances du Parti communiste français, Marc Abélès s’en éloigna et ne renouvela pas sa carte du Parti. C’en était fini de l’engagement politique. « Je commençais à comprendre qu’on ne pouvait plier le réel à des convictions, aussi légitimes fussent-elles. J’avais besoin d’autre chose. »

De son métier d’anthropologue qu’il commence à exercer parmi les Ochollo d’Ethiopie, il retient une certaine dose de voyeurisme (le tout est d’en faire bon usage) et l’écueil à éviter du moralisme, mais surtout l’expérience d’une « incroyable contingence », de se retrouver chez des gens différents qui ne vous avaient pas invité.

Chez les Ochollo d’Ethiopie, précisément, il découvrit une forme de démocratie bien comprise dans laquelle l’assemblée, la parole, la loi, le vrai jouaient un rôle primordial et les candidats dignitaires dépensaient l’essentiel de leur fortune en fêtes ostentatoires pour le plus grand nombre afin de se faire attribuer leurs fonctions, dont ils étaient déchargés dès que d’autres candidats se manifestaient et étaient capables d’organiser des fêtes tout aussi somptuaires, une précarité de fonction à comparer avec la propension à l’inamovibilité des dirigeants des régimes autoritaires, mais aussi des parlementaires qui en Europe rechignent à limiter le nombre de leurs mandats successifs.

L’Histoire ne cesse de vous rattraper. L’empereur d’Ethiopie Haïlé Sélassié fut déposé et emprisonné ; des communistes, d’obédience maoïste d’abord, puis soviétique, prirent le pouvoir ; les Ochollo descendirent de leurs montagnes et Marc Abélès rentra continuer sa carrière d’anthropologue au pays où, entretemps, sous l’effet des « nouveaux philosophes », le débat s’était déplacé du fond vers la forme, de l’argumentation vers le spectacle.

« L’ethnologue, écrivit Lévi-Strauss, cité par Marc Abélès, s’intéresse surtout à tout ce qui n’est pas écrit, non pas tant parce que les peuples qu’il étudie sont incapables d’écrire que parce que ce à quoi il s’intéresse est différent de tout ce que les hommes songent habituellement à fixer sur la pierre ou sur le papier. » Que l’on songe, par exemple, au lien structurant entre la politique et la territorialité et la difficulté qui en résulte pour passer « de l’un au multiple » dans le cadre de l’Union européenne.

A méditer par les Ochollo parmi nous, qu’ils soient soixante-huitards, Gilets jaunes ou tout simplement préoccupés du rétablissement d’une démocratie vivante en Europe !

Carnets d’un anthropologue, De Mai 68 aux Gilets jaunes, Marc Abélès, Editions Odile Jacob, 240 pages.

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