Changer d’avis est-il permis ? Posted on 5 avril 2025Laisser un commentaire

J’ai changé d’avis. Clair, net et précis. Pas de fioritures grammaticales, ni lexicales. L’affaire semble effectivement simple. Julian Barnes est l’auteur de treize romans, dont The Sense of an Ending (sur la mémoire et notre interprétation subjective de notre passé), Booker Prize 2011, les best-sellers The Noise of Time (sur la relation entre l’art et le pouvoir à travers la vie du compositeur russe Dmitri Chostakovitch), The Only Story (sur l’amour entre un jeune homme et une femme beaucoup plus âgée et la perception du passé), Levels of Life (essai, fiction et autobiographie sur le deuil à la suite du décès de son épouse en 2008) et Nothing to be Frightened of (un essai philosophique sur la peur de la mort et notre manière de lui donner un sens).

Ces différents thèmes (le poids du passé, la mémoire faillible, l’illusion du contrôle, responsabilité et culpabilité), Barnes les abordent de son écriture fluide et précise, avec son sens de l’introspection lucide et ironique, dans son petit essai, paru le mois dernier, Changing My Mind, une réflexion sur le fait de changer d’avis et une incitation à considérer cela comme une force et non une faiblesse, là où nous serions inclinés à croire que nos opinions sont le fruit d’un acte inexpugnable de rationalité et de contrôle. Accusé d’incohérence, l’économiste John Maynard Keynes aurait dit : « Quand les faits changent, je change d’avis. »

Mais, fait observer Barnes (aujourd’hui âgé de 79 ans), l’expression Changing My Mind recouvre une variété d’activités mentales, les unes rationnelles, les autres instinctives. Daniel Kahneman, le psychologue et économiste comportemental de la Princeton University et prix Nobel d’économie en 2022, a consacré sa carrière à cette ambivalence de notre jugement et de notre prise de décision. Le peintre dadaïste et écrivain français Francis Picabia aurait affirmé : « Nos têtes sont rondes pour que nos pensées puissent changer de direction. » C’est, selon Barnes, une manière d’expliquer les choses aussi valable que celle de Keynes.

« L’amour, la parentalité, la mort de nos proches : ces événements réorientent notre vie et nous font souvent changer d’avis, écrit-il. Est-ce simplement parce que les faits ont changé ? Non, c’est plutôt parce que des zones de faits et de sentiments qui nous étaient jusqu’alors inconnues sont soudain devenues claires, que le paysage émotionnel s’est modifié. Et dans un grand tourbillon d’émotions, notre esprit change. » C’est une question de sagesse de s’adapter aux évolutions du monde.

Une autre illusion à laquelle il revient dans Changing My Mind concerne la fiabilité de la mémoire. A fortiori s’agissant de réminiscences d’une seule personne, non corroborées ni étayées par d’autres, elles ne sont à son gré qu’un pauvre guide du passé. Nous réinventons constamment notre vie, dit-il, souvent à notre avantage, nous souvenant parfois de choses comme si nous les avions vécues nous-mêmes, voire les embellissant au point de les rendre méconnaissables, alors qu’elles nous ont été racontées par quelqu’un d’autre. Il parle à ce sujet de cannibaliser la mémoire d’autrui, la nôtre étant plus un acte d’imagination que de véritable reconstitution.

Barnes confie avoir passé sa vie avec les mots, à les lire et à les écrire. Ce sont eux qui permettent de se faire une idée du monde qui nous entoure, qu’il soit réel ou fictif. Il dit commencer sa journée par la lecture d’un journal imprimé et la terminer avec un livre ou un magazine avant d’éteindre la lumière. Il croit à la capacité des mots de représenter la pensée, de définir la vérité et de créer la beauté et il regrette qu’ils soient constamment utilisés à des fins opposées : déformer la pensée, obscurcir la vérité, mentir, calomnier, susciter la haine. Cela relève de leur nature mobile, glissante, métaphorique. Le déclin de la civilisation est lié à celui de la langue. Il admet toutefois que l’anglais a toujours été une langue bâtarde : « c’est en partie de là que viennent sa vigueur, son énergie et sa souplesse. »

La perversion du langage conduit tout naturellement à la politique, dont la fonction, du moins celle des politiciens, est de nous décevoir. Barnes avoue avoir voté pour tous les partis de l’échiquier, sauf les extrêmes. Comment, dit-il, pourrais-je prétendre ne jamais avoir changé d’opinion politique ? En fait, explique-t-il, au fil de mon existence, le centre de gravité politique s’est déplacé vers la droite. Il en veut pour preuve ce propos de Mme Thatcher à qui l’on demandait un jour quel avait été son plus grand succès politique et qui avait répondu de manière assassine : « Tony Blair ».

Resterait chez ce Britannique francophile (il a été décoré en 2017 de la Légion d’honneur), amateur de Flaubert, la vérité romanesque pour se prémunir contre l’emploi mensonger des mots ? Jeune, Barnes a lu de nombreux romans policiers, y compris des « Maigret », en français, cette lecture étant facilitée par le vocabulaire limité à environ 2.000 mots de Simenon. Un jour, peu de temps avant son décès, la romancière Anita Brookner (qui fut titulaire de la chaire d’enseignement des Beaux-Arts de l’Université de Cambridge) lui recommanda la lecture des « romans durs » de celui qu’apprécièrent Faulkner, Gide (tous deux prix Nobel), Colette, Francois Mauriac, Muriel Spark, T. S. Eliot, Somerset Maugham, John le Carré et tant d’autres.

A la suite de Gide, pour qui Simenon était l’un des plus grands romanciers de langue française, Barnes confesse lire plusieurs romans de Simenon d’affilée et concevoir, comme il s’en était plaint, qu’il aurait dû recevoir le prix Nobel.

Changing My Mind, Julian Barnes, 64 pages, Notting Hill Editions.

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