« On est toujours plus libre qu’on le croit », assure Philippe Gabilliet – qui est professeur émérite de psychologie et de management à l’ESCP Business School (Paris) et un spécialiste des stratégies mentales d’épanouissement et de réussite – en sous-titre de son essai La fabrique du destin. Tant que nous sommes physiquement et mentalement autonomes, explique-t-il, nous disposons de trois choix devant les aléas de l’existence : de nous bouger (de sortir de l’immobilité et de l’attente), d’aller à la rencontre de l’autre (plutôt que de se replier sur soi), de parier sur les bienfaits de l’action (l’audace plutôt que la conformité).
Aucun de ces choix ne s’impose dans l’absolu, ni n’est définitif ; on peut tantôt opter pour l’un, tantôt pour l’autre, en fonction des circonstances du moment, mais ce sont ces choix qui structurent, dit-il, la fabrication de notre destin, lequel n’est pas figé. Il est fait d’imprévus et de changements, pas toujours de notre vouloir, soyons-en conscients. « Shit happens », selon la formule popularisée au début des années 80. A cet égard, Gabilliet cite Michel Onfray (« Il faut aimer ce qui advient…. »). L’amor fati, l’amour du destin, est l’une des clés du bonheur. Nietzsche en dit autant dans Le gai savoir.
Point n’est besoin, ajoute celui-ci, de se réfugier dans les « arrière-mondes » de la religion et de l’idéologie, ni de se complaire dans le tragique : sans le nier, il faut vivre sa joie du simple fait de vivre. Cette audace n’est pas témérité. Elle est, comme la définit le Littré, un « mouvement de l’âme » et, selon Voltaire, la mère de la réussite. Elle commence, dit Gabilliet, « là où faire comme les autres s’arrête ».
Qu’est-ce que la vraie vie ?
La fabrique du destin ne consiste pas en un guide de développement personnel. A l’appui de ses intuitions, l’auteur multiplie les citations d’ordre philosophique en provenance de sources patentées et parfois assez surprenantes, John Lennon, par exemple, qui, sans que la prémonition tragique de la sentence n’échappe à personne, écrivit que « la vraie vie, c’est ce qui arrive quand on se préparait à faire autre chose ».
Même les cancres (ceux dont Daniel Pennac, cité par l’auteur, écrit dans Chagrin d’école, Prix Renaudot 2007, qu’ils se vivent « comme sachant un tas d’autres choses que ce que vous prétendez [leur] apprendre » et non « comme ignorants de ce que vous savez ») ont une chance ou même plusieurs à la fabrique du destin. Gabilliet mentionne les cas de l’écrivain André Malraux qui arrêta l’école à 17 ans et fut aventurier avant de devenir ministre de Charles de Gaulle pendant près de dix ans, Einstein, jugé lent et inapte aux études, le milliardaire François Pinault qui délaissa ses études à 16 ans sans obtenir le bac et ne l’a jamais eu, quelques indisciplinés notoires (Gustave Flaubert, Honoré de Balzac, Churchill) et quelques cancres pleinement assumés dans le monde du cinéma.
Il ne faut manifestement pas avoir les bonnes cartes en mains pour réussir. Comme l’a dit l’écrivain américain Jack London, cité par l’auteur, « parfois, c’est savoir bien jouer avec un mauvais jeu. » Fortuna, la déesse de la chance et du hasard dans le panthéon romain, était capricieuse ; elle ne connaissait ni loi ni raison. Ce sont des thèmes récurrents chez Gabilliet, qui fit l’éloge de la chance (2012), de l’audace (2015) et de l’inattendu (2021) : les cartes se distribuent au hasard (Maxime Le Forrestier, aussi cité, pour sa chanson Né quelque part – « C’est toujours un hasard »), mais c’est à nous qu’il revient d’en jouer – et d’essayer de mettre la chance de notre côté.
La main invisible du destin
Qu’est-ce que la chance, cette main invisible du destin ? Les esprits rationalistes y voient le résultat d’un calcul de probabilités par rapport à des séries statistiques ; d’autres, l’intervention d’une force supérieure ; d’autres encore, l’effet d’une mise en condition et d’un bon timing. C’est le sens d’un vieux proverbe coréen évoqué par Gabilliet : « Le jour où tu passes à l’action, ce jour-là est ton jour de chance. » Et, à cet égard, échouer n’est pas s’échouer, dit-il, pour autant que l’on ne s’arrête pas. Oscar Wilde, cité par l’auteur, recommandait même de « toujours viser la Lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles ». Ne sous-estimons pas la force autoréalisatrice de l’intention dans l’affût du bon moment (le kaïros dans la pensée grecque du temps), illustré par Jankélévitch (cité) ainsi : « [l’occasion] advient toujours pour la première fois […], jamais auparavant et jamais plus. »
« Les chanceux sont[-ils] ceux qui arrivent à tout, les malchanceux ceux à qui tout arrive », selon la formule de Labiche ? C’est une question de sens de la responsabilité individuelle. « Certes, répond Gabilliet, on ne choisit pas ses cartes de départ et on ne peut que prendre acte des hasards et des coïncidences qui jalonnent nos existences. Mais on peut toujours décider, même face à la pire fatalité, […] d’affirmer que la chance n’est pas seulement dans ce qui nous arrive, mais dans ce que nous allons faire avec ce qui va nous arriver » et faire le pari de l’optimisme envers et contre tout. C’est à dire « faire le choix de l’espoir et de la volonté contre celui de la peur et du doute », savoir se donner des priorités et persévérer, sans toutefois verser dans l’aveuglement et l’obstination.
La fabrique du destin, On est toujours plus libre qu’on le croit, Philippe Gabilliet, 152 p., Editions Saint-Simon.
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