Ce qu’il est convenu d’appeler le rasoir d’Ockham, du nom d’un théologien franciscain médiéval anglais (1285-1347), bien qu’il fût apparemment dérivé de l’adage Pluralitas non est ponenda sine necessitate (les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité) et datât donc d’avant lui, est un principe de raisonnement philosophique que les Anglo-saxons ont résumé en Keep it Simple, Stupid (KISS) et qui s’applique dans nombre de domaines. Il préconise de privilégier l’explication la plus simple et la plus directe, celle qui recourt au moins de suppositions possibles pour résoudre un problème.
Pourquoi compliquer quand on peut faire simple, l’explication la plus simple est souvent la bonne. Ce principe philosophique de simplicité est également appelé de parcimonie, et donc d’économie, et c’est justement de ça, d’économie (au sens large), qu’il est question et en particulier de comment l’Europe humiliée est arrivée où elle en est et peut (et doit) se rebiffer et renaître (ce qui est le sens du mot « palingénésie » et donne sens au travail de l’auteur de cette chronique).
Ce principe heuristique d’aller au plus simple anime aussi la production littéraire de l’économiste et essayiste français Charles Gave dont plusieurs livres ont fait l’objet d’une recension ici, mais pas encore le premier, paru en 2003, Des lions menés par des ânes. Cet « essai sur le crash économique (à venir et très évitable) de l’Euroland en général et de la France en particulier » reste malheureusement d’actualité et témoigne à maints égards d’une prescience remarquable. Il ne s’agit pas d’en faire une recension, mais d’en évoquer quelques idées maîtresses.
Idéologie et déni de réalité
L’économie, dit Gave, consiste en l’application de la logique (la science du raisonnement, fondée par Aristote pour faire la part du vrai et du faux) aux activités humaines de création, de distribution et de transfert de richesse. La logique dicte qu’il y a des causes et des conséquences. Or, nombre de politiciens, de commentateurs, d’intellectuels restent enclins à la pensée magique. Des a priori idéologiques leur fait refuser la réalité des faits.
Les idéologies ont tout envahi et le poids des Etats et des organismes supranationaux n’a cessé de croître, ponctionnant tant et plus les richesses jusqu’à décourager les seuls qui en créent, les entrepreneurs et les indépendants, et oubliant au passage la maxime de l’ancien chancelier allemand (socialiste !) Helmut Schmidt, « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain », et l’aphorisme d’Arthur Laffer, « Trop d’impôt tue l’impôt », qui faisait écho à l’idée du grand économiste français classique, Jean-Baptiste Say (1767-1832), selon lequel « un impôt exagéré détruit la base sur laquelle il porte ». La lasagne institutionnelle belge ferait bien de s’en inspirer, elle qui taxe tant et plus et engage toujours plus de fonctionnaires. « Arrêtez d’emmerder les gens, disait Pompidou. Laissez-les vivre et vous verrez que tout ira mieux ! »
C’est facile à démontrer : si un Etat prélève 60 % de la richesse créée, il en reste 40 % aux acteurs privés pour investir (équipements) et dépenser (salaires et frais généraux) dans le développement de leurs activités. Si, concomitamment, un autre Etat ne prélève que 40 % de la richesse créée et en laisse 60 % aux acteurs privés, il disposera mathématiquement d’une assiette imposable supérieure à terme, sans négliger (sur un plan épistémologique) que les créateurs de richesse en feront nécessairement un usage plus avisé, ne serait-ce qu’en fonction de leur dispersion (c’est la raison d’être des lois antitrust), mais aussi de la théorie de l’agence (Jensen et Meckling, 1976), le moloch redistributif se servant d’abord lui-même et restant insatiable.
La richesse produite se répartit entre ceux qui travaillent (salaires), ceux qui entreprennent (profits) et ceux qui gouvernent et administrent (impôts et prélèvements obligatoires en tous genres). Si les « administrants » s’adjugent d’autorité une plus grande part de richesse, c’est immanquablement au détriment des deux autres catégories et de fil en aiguille à leur propre détriment. L’astuce a été pour les administrants de faire croire aux travailleurs en toute logique marxiste qu’ils arbitraient le conflit entre le « capital » et le « travail ». Gave souligne toutefois qu’il n’y a pas d’exemple historique d’une hausse des dépenses de l’Etat qui soit supérieure à la croissance du PNB sans que cela ne finisse mal et qu’un pays qui s’appauvrit économiquement perd de son influence politiquement.
L’UE en pleine schizophrénie
Le triptyque peut se présenter d’une autre manière : il y a ceux qui veulent s’occuper des autres, ceux qui veulent que l’on s’occupe d’eux et ceux qui veulent s’occuper de leurs propres affaires et qu’on les laisse tranquilles. Gave observe que, si de tous temps il y a eu des « administrants » et des « administrés », jamais la croissance économique n’est venue d’eux. Dans le cas contraire, elle eût débuté au temps de l’Egypte des pharaons, de la Chine des mandarins ou de l’Empire aztèque.
La croissance vient des entrepreneurs. L’Angleterre en fut un premier exemple à partir du XVIIIe s., d’où son évolution vers un système de démocratie parlementaire qui visait notamment à contrôler les dépenses de l’Etat et la prépondérance du droit (contractuel entre parties) sur la loi (imposée par l’Etat) et de la jurisprudence. Qu’en période de croissance forte, ce soient les entrepreneurs qui en tirent profit les premiers, ce n’est que logique (encore!), ce sont eux qui initient le mouvement.
Que les envieux se rassurent, nombre d’entrepreneurs se cassent la figure avant d’y arriver et ceux qui réussissent au-delà de toute espérance n’échappent pas tôt ou tard à un retour à la moyenne, un concept statistique mis en évidence par Daniel Kahneman dans Thinking, Fast and Slow. A terme et en toute logique, la croissance des profits est la même que celle du PNB.
Empêcher ces processus naturels liés à la création de richesse est ce dont l’Europe peut se targuer. N’allez pas chercher plus loin pourquoi il y a plus de milliardaires aux Etats-Unis et en Chine qu’en Europe, pourquoi les Magnificent 7 états-uniennes ont des répliques en Chine et aucune en Europe et pourquoi le niveau de vie s’est amélioré aux Etats-Unis et en Chine et a en comparaison stagné en Europe. Les mêmes causes ont les mêmes effets.
Gave, qui a fondé une société de conseil financier et dispose donc de la matière première nécessaire, assortit sa démonstration de moult graphiques probants, car « un bon croquis vaut mieux qu’un long discours ». Que deux jours avant que le Conseil européen ne se réunisse en vue de donner la priorité à la productivité, à la compétitivité et à l’innovation, le Parlement européen vote sur la fixation d’un nouvel objectif contraignant de réduire les émissions de CO₂ de 90 % d’ici 2040 alors que les Etats-Unis, plus grands émetteurs de CO₂ de la planète, viennent de s’affranchir de toutes ces contraintes et que l’UE ne compte que pour 6 % des émissions, indique assez l’état schizophrénique dans lequel elle se trouve.
En 1989, le communisme s’est effondré. Les technocrates européens n’ont pas admis que l’incompétence des technocrates soviétiques n’y était pour rien, que c’est la technocratie en tant que système politique qui est viciée et que, comme le disait Churchill, « si la démocratie est un mauvais système, elle reste le moins mauvais de tous les systèmes ».
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