« Discipliner la finance » (Patrick Artus) : D’où viendra la prochaine crise ?

« Et quand l’hallali sonnera, la bête immonde ne sera pas celle qu’on croit. » Quand l’aînée de mes filles m’a offert le dernier roman de Jean-Christophe Grangé pour la fête des pères qui, en Belgique, tombait cette année le 9 juin, elle m’a prévenu que les histoires de cet auteur, dont je n’avais rien lu à ce jour – que j’en sois pardonné ! –, sont « horribles ». La phrase d’entame de cet article est extraite de la présentation de l’éditeur du roman en question. N’étant pas d’humeur à l’horreur, je préférai plonger dans le dernier opus de Patrick Artus, « Discipliner la finance », paru le mois dernier chez Odile Jacob.

Peut-être eussé-je dû m’en tenir à la fiction et la « bête immonde » du thriller de Grangé eût-elle été moins horrifiante que l’hallali dont nous menace le poids de la finance. Si l’on ne tient compte que de l’ensemble des crédits, obligations, actions et actifs monétaires, la finance mondiale pèse, selon le calcul qu’en a fait Patrick Artus, 400 000 milliards de dollars, alors que le produit mondial brut (le « PIB » du monde) n’est que de 90 000 milliards de dollars.

Ajoutez à la finance conventionnelle les 720 000 milliards de dollars d’encours des produits dérivés et la « bête » prend des allures terrifiantes.

Si l’économie réelle est entrée dans une phase de « déglobalisation » (sous l’emprise d’un retour du protectionnisme et d’un rapprochement du producteur et du consommateur des biens et services), la finance n’a, par contre, fait remarquer Patrick Artus à l’appui de graphiques, cessé de gonfler depuis la crise de 2008 et, mesurée à la taille des dettes et des actifs extérieurs bruts qui évoluent de façon parallèle au niveau de la planète entière, de se globaliser et de s’imbriquer.

L’idée centrale du livre de Patrick Artus est que l’accroissement du poids de la finance par rapport à l’économie réelle change profondément la donne économique et accroît fortement le risque de crise. Ce ne sont plus la croissance ou la récession de l’économie réelle qui influent sur la finance, c’est la finance et en particulier l’endettement excessif et l’explosion des bulles spéculatives sur les prix des actifs qui dérèglent l’économie.

La principale cause de l’accroissement inexorable de la finance globale (de trois années du « PIB » mondial en 1990 à 4 années et demie en 2018) réside dans les politiques d’assouplissement quantitatif des banques centrales, avec comme conséquence de l’expansion monétaire, des prix de l’immobilier multipliés par 2,5 et un indice boursier multiplié par 6 sur la période de 1990 à 2019.

La finance mondiale n’est pas, pour autant, efficace. En vérité, sa globalisation s’accompagne d’effets pervers. L’appétit pour des actifs réputés sûrs est tel du côté des pays émergents, de la Chine et des pays producteurs de pétrole qu’il en attire les capitaux vers les pays de l’OCDE dans lesquels ces capitaux facilitent à bon compte le financement des dettes publiques. Ils les incitent à vivre au-dessus de leurs moyens. En outre, et c’est surtout le cas aux Etats-Unis, l’épargne sûre récoltée sous la forme de bons du Trésor y est en partie recyclée en actifs extérieurs qui, eux, sont risqués (actions et investissements directs).

Bref, le retournement de la hiérarchie économique entre l’industrie et le commerce, d’une part, et la finance, d’autre part, ainsi que la globalisation de cette dernière et la relocalisation manufacturière, comportent un double effet pernicieux pour les pays émergents, la croissance et l’économie globale, à savoir que non seulement les capitaux ne se dirigent plus nécessairement là où ils seraient les plus productifs, mais encore encouragent-ils une consommation américaine excessive et le financement de l’Etat providence dans les autres pays de l’OCDE (à preuve, l’augmentation des dettes publiques).

D’où viendra la prochaine crise ? Tant que les Etats-Unis garderont la confiance de leur créanciers, ce ne sera vraisemblablement pas de leur côté. La Chine, quant à elle, a tout intérêt à faire en sorte que les taux restent bas et que n’explose pas de bulle immobilière, car, répression financière aidant, c’est de l’épargne domestique qu’il s’agit… Du côté des pays de l’OCDE, autres que les Etats-Unis, il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure, malgré leur taux d’endettement public élevé, du moins tant qu’ils préserveront leur solvabilité budgétaire et que les Banques centrales maintiendront les taux à leur niveau actuel, c’est à dire dans tous les cas sauf un, l’Italie, où menace l’insolvabilité budgétaire en raison de taux longs qui y sont supérieurs à celui de la croissance.

Reste, la globalisation de la finance ayant entraîné une forte corrélation des prix de l’ensemble des actifs financiers au niveau mondial, la perspective d’une crise auto-réalisatrice qui, à la suite d’une perte de confiance et d’une aversion aigüe au risque de la part de tous les agents économiques, prenne, par contagion, les proportions d’une crise financière apocalyptique.

Quant à « Discipliner la finance », Patrick Artus rappelle l’assertion de Reinhart et Rogoff dans leur livre à fort retentissement dans lequel ils étudièrent huit siècles de folie financière : l’on ne sort de l’excès d’endettement que par le défaut (la faillite) ou l’inflation. A bon entendeur, bien que Patrick Artus, au contraire de Georges Ugeux dans La descente aux enfers de la finance, par exemple, s’en tienne à une vision macro-économique et s’abstienne de toute recommandation à caractère patrimonial. Discipliner la finance n’en reste pas moins un maître-ouvrage pour comprendre l’économie contemporaine et tenter de répondre à la question : d’où viendra la prochaine crise ?

« Discipliner la finance », Patrick Artus, 208 pages, Odile Jacob. Patrick Artus est professeur associé à l’université Paris Panthéon-Sorbonne et Chef économiste de Natixis. (Photo : Wikipedia)

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