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La monnaie dans la fureur du Monde

La monnaie dans la fureur du Monde Posted on 16 mai 2026Laisser un commentaire

Bruno Colmant n’est jamais aussi sagace que lorsqu’il parle de la monnaie. Il maîtrise le sujet sous ses différents aspects, historiques, économiques et financiers (on n’en attend pas moins d’un docteur en économie appliquée), anthropologiques et même religieux. C’est indispensable puisque nous savons avec Emile Durkheim que le religieux n’est pas un phénomène surérogatoire, qui se superposerait à une société et la compléterait, mais l’acte même par laquelle une société se fait et se structure. René Girard a approfondi l’idée dans son analyse du mimétisme. Colmant parle de la monnaie comme de « la plus haute métaphysique de l’homme moderne » et d’une « question de civilisation ».

Le dernier opus de son abondante production témoigne de sa maîtrise du sujet, même s’il se répète par endroits – il s’en excuse d’ailleurs dans son introduction – et tout qui ignorerait encore ce qu’est « l’euthanasie du rentier » ne l’a pas lu ou très distraitement. Sa déclaration suivant laquelle le temps était venu pour lui de se lancer en politique et de se porter candidat aux élections fédérales ou régionales belges sur les listes du PS (des dirigeants duquel il se dit proche amicalement et académiquement) ou du modeste DéFI ajoute une dimension nouvelle à l’intérêt de ses analyses sur la monnaie et la « fureur du Monde ».

Entropie monétaire

L’intuition centrale qui anime ce nouvel ouvrage, il la tient de Silvio Gesell, un théoricien monétaire qui naquit de mère catholique wallonne francophone en 1862 à Saint-Vith (en Prusse, aujourd’hui en Belgique) et mourut en 1930. Colmant lui consacra déjà un précédent ouvrage. Gesell part de l’asymétrie entre la durabilité et la capacité de thésaurisation de la monnaie, d’une part, et la durée de vie limitée des biens réels, qui se déprécient sous l’effet du temps et de l’entropie, d’autre part. (L’entropie correspond à la tendance d’un système à évoluer spontanément vers un état d’équilibre, associé à une dégradation de l’énergie ou à une augmentation du désordre.)

Gesell estimait que les personnes capables d’épargner ou de thésauriser de l’argent bénéficiaient d’un avantage économique injuste par rapport à celles qui dépendaient de la production et de la vente de biens et services périssables pour subvenir à leurs besoins. Sus donc aux thésauriseurs, responsables des taux d’intérêt élevés et, partant, des récessions ! Pour résoudre le problème, Gesell proposa une nouvelle forme de monnaie qui se déprécie avec le temps (franche, en allemand : Freigeld). Le raisonnement n’a pas manqué d’influencer la pensée de John Maynard Keynes.

Colmant se propose donc d’expliquer que la monnaie est un stratagème pour échapper à l’entropie et accéder à l’immortalité, « alors que tout dans le monde vivant naît, s’use et disparaît », et qu’elle participe de l’illusion d’une croissance infinie à partir d’une « ponction sur les générations futures et la biosphère ». Il suggère « en contrepoint » la création d’une « monnaie mortelle » et écologique. Il précise que ladite monnaie « bornée et oxydable » serait « alignée » sur les « limites écologiques » plutôt que sur la rentabilité financière.

L’argument paraît effectivement, amicalement et académiquement proche de la vision éco-socialiste exprimée de manière récurrente par le président du PS belge, comme lors de la séance publique de l’Académie royale de Belgique (Classe Technologie et Société) dédiée en 2022 au 50e anniversaire du Club de Rome et du rapport Halte à la croissance (Rapport Meadows, 1972), d’une économie post-croissance, d’une « absence de croissance économique », pour gérer la crise climatique et les inégalités. Colmant était intervenu lors de la séance, ainsi que Mme Teresa Ribera, l’actuelle vice-présidente de la Commission européenne en charge de la « Transition propre, juste et compétitive ».

Contrôle totalitaire

La seconde intuition du livre de Colmant découle de la première : la monnaie doit être vue comme un fait social total dépassant son seul aspect économique, condition nécessaire, selon lui, pour faire face aux « défis monétaires du XXIe siècle » et assurer la cohésion sociale, en d’autres termes, pour justifier de prendre à Pierre afin d’essayer de contenter Paul dans un monde à somme nulle (puisque dépourvu de croissance). Il relève à cet égard que la monnaie fiduciaire moderne est un instrument d’économie politique créé par l’Etat pour en reprendre une partie en impôts et prélèvements (sous-entendu, afin de remplir sa fonction hobbesienne et garantir l’ordre et la sécurité).

Dès lors qu’il s’agit d’inciter à faire circuler la monnaie et d’en empêcher la thésaurisation et toute utilisation tenue pour moralement répréhensible ou socialement improductive par l’autorité, la perspective d’une monnaie numérique de banque centrale programmable paraît particulièrement intéressante à Colmant. Elle permettrait d’orienter les dépenses et investissements de tout un chacun de manière utile et de se passer de l’intermédiation des banques commerciales dont la création monétaire (via le crédit) implique une fragilité intrinsèque d’ordre systémique.

La monnaie s’appuie sur deux temps qui ne se rencontrent jamais, dit Colmant, le temps du stock qui est le temps mort et le temps du flux qui est le temps vivant. Il prophétise « un retour de la mort au coeur de la monnaie » au XXIe s., soit par un effondrement cataclysmique du système financier, soit par l’introduction d’une monnaie fondante, sous contrôle démocratique. « Il ne faut pas se voiler la face : la programmabilité de la monnaie introduit techniquement la possibilité d’un contrôle totalitaire. La frontière entre l’incitation vertueuse (au climat) et la coercition liberticide (au contrôle social) est ténue. Elle ne réside pas dans le code informatique qui est neutre et permet indifféremment les deux, admet-il, mais exclusivement dans la solidité de nos garde-fous démocratiques. »

L’état dans lequel se trouve la démocratie, de l’avis même du personnel politique, fait craindre que le pire n’est jamais à exclure. Restera à vérifier si l’Etat remplit sa mission première et si le principe « pas d’impôt sans représentation » reposant sur l’article 14 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 reste d’actualité.

La monnaie dans la fureur du Monde, Bruno Colmant, 196 pages, Anthemis.

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