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Que faire des nos élites politiques ?

Que faire des nos élites politiques ? Posted on 9 mai 20264 Commentaires

La question fait le titre du pamphlet que Kevin Brookes a publié le mois dernier chez Plon dans la bien nommée collection « Questions ouvertes ». A part les virer, on ne voit pas quoi répondre à celle qui fait l’objet du livre en question – encore faudrait-il savoir comment s’y prendre, car l’adversaire est retranché dans une place forte.

L’auteur est bien placé pour en parler : il enseigne à Sciences Po Paris et a été collaborateur d’élus à l’Assemblée nationale et au Sénat français (il fait d’ailleurs allusion à quelques séances mémorables pendant lesquelles se discutaient et se votaient dans une torpeur nocturne passablement alcoolisée des mesures qui affecteraient le quotidien des Français). Brookes dirige aussi Génération Libre, un think tank, et intervient dans la presse généraliste et des revues spécialisées, en France et à l’extérieur. Il est l’auteur de Why Neo-liberalism Failed in France (paru chez Palgrave Mac Millan, en 2021).

Ce qui arrive à la France (et pas qu’à elle, c’est tout l’intérêt de ce pamphlet malgré sa spécificité), Alexis de Tocqueville, que l’auteur cite en exergue du livre, l’avait préfiguré dans De la démocratie en Amérique en ces termes :

«Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »

Un « j’accuse ! » libéral et anti-technocratique

Si Que faire de nos élites politiques ? s’inscrit dans la veine d’un « j’accuse ! » libéral et anti-technocratique, une critique des élites politiques et administratives françaises, sa thèse ne se limite pas à cet aspect. Brookes insiste sur le fait que les citoyens devraient attendre beaucoup moins de l’Etat et s’affranchir de leur dépendance envers la classe gouvernante, prendre des initiatives et exiger une priorité à l’intérêt général et un désengagement des intérêts particuliers ainsi qu’une représentativité effective afin de restaurer la confiance dans le politique, laquelle – le baromètre du Cevipof (Centre de recherches de Sciences Po) en atteste – s’évapore chaque année un peu plus. Pour rétablir la confiance, changer de gouvernants ou le nom du parti au pouvoir ne suffira en tout cas pas.

Brookes soutient la thèse que non seulement les Français pourraient se passer de leurs élites, mais qu’ils y gagneraient en prospérité, leurs élites s’évertuant à augmenter les dépenses de l’Etat, à tout réglementer et à tout contrôler, et à taxer à tout va sans que cela n’apporte de valeur ajoutée pour les citoyens. Un petite caste d’élus qui vivent de leur activité politique et d’acteurs administratifs dans les ministères (dont le rôle est souvent déterminant) a capturé l’appareil de l’Etat, accuse-t-il, et sert les intérêts de groupes puissants et organisés au détriment de l’intérêt général, quitte à acheter la paix sociale et à maintenir les citoyens dans un état de stricte dépendance. Ce faisant, l’Etat français a suscité des attentes auxquelles il ne peut plus répondre et a rompu le pacte social hobbésien censé éviter la guerre de tous contre tous.

La politique était autrefois exercée par des gens qui avaient une autre activité professionnelle à côté d’elle. Désormais, une majorité des élus (ils sont 600 000 en France) en font une carrière – et plus on grimpe les échelons, plus c’est le cas, indique Brookes. Cette professionnalisation de la politique s’accompagne – Max Weber en avait averti il y a plus d’un siècle – d’une bureaucratisation de l’Etat et de la transformation des partis en machines de guerre. Comme très peu de députés et de sénateurs ont un métier à côté de leur mandat, leur réélection devient immanquablement leur seul objectif et la logique des intérêts l’emporte sur celle des idées. Ainsi, constate Brookes, l’Etat n’a-t-il jamais été aussi proche de la définition qu’en donna Frédéric Bastiat (1801-1850) : une « grande fiction à travers laquelle chacun s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde » et dont La Boétie (1530-1563) avait trois siècles auparavant décrit le mécanisme dans le Discours de la servitude volontaire. La tyrannie fait participer les dominés à leur domination.

Clientélisme et constructivisme social

Brookes parle d’un pacte faustien avec des élites politiques qui se comportent comme gestionnaires de clientèle. Pour les menus avantages dont ils bénéficient et qu’ils ont peur de perdre, les citoyens se disputent les faveurs d’un Etat-providence, de moins en moins providentiel, qui réduit les libertés et la prospérité de tous, tandis que des minorités bloquent tout changement. Ce mécanisme-là a été magistralement et mathématiquement décrit par l’économiste américain Mancur Olson (1932-1998) dans sa Logique de l’action collective (1965) inspirée de sa thèse de doctorat. Il est bien plus aisé de mobiliser une minorité militante que la « majorité silencieuse ». S’y superpose pour les entreprises dans un système interventionniste la logique du prédateur, à savoir de rechercher des rentes auprès des gouvernants au lieu de proposer des biens et services moins chers et de meilleure qualité.

Que la démocratie soit détournée par des groupes d’intérêt n’est bien sûr pas spécifique à la France. Cela correspond à la théorie des choix publics : en politique, il n’y a pas d’altruisme, ni de romance, rien que des intérêts, chacun cherchant à maximiser le sien, à commencer par le personnel politique. Ce dernier se cantonne désormais à un rôle de médiateur d’intérêts privés qui, bien souvent, ne vont pas dans le sens du bien public. Brookes mentionne à titre d’exemple le revirement de la France sur l’accord Mercosur.

Le système, poursuit-il, se référant au sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002), génère une sorte de « noblesse d’Etat » qui sort souvent des grandes écoles, convaincue, quels que soient son horizon politique et son cursus, qu’il lui appartient d’organiser la société, de formater les esprits et de diriger l’économie. Or, les réseaux sociaux y étant pour quelque chose, le discours politique s’est appauvri. Il est devenu plus émotionnel et moins rationnel. Plus que jamais l’hubris constructiviste sociale des grands sachants est vouée à la ruine.

Que faire des nos élites politiques ?, Kevin Brookes, 96 pages, Plon.

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4 commentaires

  1. BRAVO et GRAND MERCI pour ce texte aussi vrai qu’utile à tous les citoyens! Il est plus que temps que les « braves gens » acceptent de réfléchir, de s’instruire au lieu de rouspéter pour des idioties en menant une vie de parfaits parasites…..

  2. Très interpellant, mais surtout très intéressant, notamment dans le choix des références qui permettent de comprendre que les problématiques actuelles sont effectivement loin d’être nouvelles et remontent loin dans le temps …
    L’ENA, berceau de la néo-nomenklatura ? Le peuple de Macron devra-t-il se résoudre à manger de la brioche ?
    Je me rappelle sa première élection : il était alors le moins pire des choix face à Le Pen et Mélanchon ! C’est tout dire …

  3. Depuis la nuit des temps on a plusieurs fois « inventé » la « démocratie » qui a chaque fois évolué en un « système » générant une sorte de noblesse d’Etat, en effet, que le citoyen, soumis par la facilité, laisse organiser la société, diriger l’économie et formater les esprits.
    Cela devient alors un système « auto-bloquant » qui peut se terminer par la révolution car les « seigneurs professionnels » vivent décalés de la population.
    Pour exemple, l’évolution de la « démocratie socialiste soviétique » a aboutit à un effondrement chaotique, suivie d’une gestion mafieuse de la population libérée du communisme.
    Ensuite ce gouvernement a admis son échec et a commencé une nouvelle gouvernance verticale dans les mains d’un président conscient des besoins et approuvé depuis 26 ans.
    Ainsi, en seulement 20 ans, ce pays a émergé avec succès du néant mafieux et les citoyens continuent d’approuver très majoritairement. Nous pouvons espérer pour eux que leur « système » ne change pas trop vite.

    Et c’est probablement ce qu’il faudrait mettre en place dans nos pays dits « démocratiques » pour un changement de système qui contrôlera mieux nos « élites ».

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