Si Morris (1923-2001), le créateur de Lucky Luke (en 1946) et René Goscinny (1926-1977), qui en fut le scénariste, étaient encore parmi nous, ils eussent dû revoir leur copie d’À l’ombre des derricks, la trente-deuxième histoire de la série, publiée en album en 1962 après l’avoir été dans le journal Spirou. Ce n’est pas le colonel Drake qui a foré le premier puits de pétrole (à Titusville, Pennsylvanie, en 1859). Il le fut à Bakou, en Azerbaïdjan, en 1856.
C’est Samuel Furfari qui le révèle dans le dernier de sa collection d’ouvrages consacrés à l’énergie, Azerbaïdjan, cette « Terre de Feu » à laquelle, globe-trotteur avéré et poète s’ignorant, il déclare sa flamme en près de 300 pages et dont, surtout, il fait découvrir l’« histoire millénaire gravée dans la roche et les flammes » et le potentiel énergétique et économique au temps présent (notamment pour l’Union européenne, pour autant qu’elle se débarrasse de ses oeillères idéologiques).
Le sous-sol de ce pays de 86.600 km2 sur la rive ouest de la mer Caspienne, aux confins de l’Europe et de l’Asie, est si riche en hydrocarbures qu’ils jaillissent et s’enflamment spontanément en surface. Le premier mérite du livre de Furfari est de situer cette « terre de brassages séculaires » sur la carte d’une région qui, « au carrefour des mondes », reste, avouons-le, largement méconnue sous nos latitudes et de retracer l’histoire millénaire de l’Azerbaïdjan, qui fut une terre de conquête pour les empires perse, ottoman, russe et soviétique.
Un maillon stratégique
L’Azerbaïdjan est un pays musulman chiite (à 97%, tous courants confondus), mais pas islamiste, indique Furfari, qui précise que 280 000 Azéris se réclament du christianisme (orthodoxe, au sein de l’Eglise russe), que les fidèles du judaïsme sont quelques milliers et que le souvenir de Zoroastre, le prophète perse né en Azerbaïdjan, reste présent. Du reste, à la différence de pays proches ou plus lointains, l’Azerbaïdjan, une république semi-présidentielle depuis son indépendance de l’URSS en 1991, est constitutionnellement un Etat laïque, où la religion n’intervient pas dans le gouvernement.
Le président de la République Ilham Aliyev, dont la famille occupe le pouvoir depuis 1993, dispose de pouvoirs exécutifs étendus, mais apparemment aussi du soutien de la population, laquelle profite d’un essor économique tiré par les hydrocarbures de l’ordre de 20 % par an qui permet d’investir dans les infrastructures, l’éducation et la réduction de la pauvreté ainsi que dans un fonds souverain. L’Azerbaïdjan constitue aussi un maillon stratégique dans le corridor ferroviaire médian qui relie la Chine et l’Asie du Sud-Est à l’Europe (52 trains par jour, 19 000 par an).
Les autres pays d’Asie centrale, en particulier le Kazakhstan (qui joue désormais un rôle important dans la production d’uranium), le Turkménistan et l’Ouzbékistan, mais aussi la Russie au nord de la mer Caspienne et l’Iran au sud, ne restent pas passifs dans cette région de l’Asie centrale. Furfari, assurément l’un des géopolitologues de l’énergie les plus avisés de la planète, maîtrise son sujet et il n’hésite pas à aborder d’autres aspects (religieux, politiques, financiers, etc.) quand il le faut pour mieux l’éclairer. Il en connaît les tenants et aboutissants et les décrit avec force détails.
Il en est de croquignolesques et d’inattendus. Comment ne pas trouver amusant qu’en l’absence de gazoduc direct, le Turkménistan se soit porté au secours de l’Europe en exportant son gaz d’abord dans le Nord de l’Iran avant que celui-ci n’en réexporte une quantité égale par l’Est en Azerbaïdjan et en Turquie aux termes de « swaps » physiques (sans flux financiers) qui ont obtenu l’aval des Etats-Unis ? Comment ne pas s’étonner que le principal fournisseur de pétrole brut d’Israël soit l’Azerbaïdjan qui en couvre plus de la moitié des besoins en l’acheminant principalement via l’oléoduc stratégique Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) jusqu’au port de Ceyhan en Turquie, d’où il est expédié vers les ports israéliens ?
Le chagrin des Européens
S’il est une facette récurrente de la problématique énergétique telle qu’elle est exposée par Furfari, c’est le pragmatisme. Même les préoccupations religieuses tendent à passer au second plan lorsqu’il s’agit de livrer l’or noir et l’or bleu ou de s’approvisionner – sauf apparemment dans l’UE, où ce ne sont bien sûr pas les préoccupations religieuses mais idéologiques qui empêchent de prospérer en rond dans l’intérêt du plus grand nombre. On y reviendra. Une autre facette incontournable de la problématique énergétique réside dans ses « unités » : de compte, de temps et d’espace. On parle en milliards, en décennies et à l’échelle mondiale. C’est pour ces raisons que l’Azerbaïdjan s’est tourné vers de grandes compagnies pétrolières internationales (BP, ENI, parmi d’autres) pour exploiter ses ressources dans un grand partenariat public-privé et vise à diversifier ses débouchés.
C’est sur ces deux plans, du pragmatisme et des unités, que le bât blesse en ce qui concerne l’Union européenne. En effet, elle a érigé en dogme sa transition énergétique au grand dam de ses industries, lourdes en particulier, et de la prospérité de ses citoyens, qui en seront les premières victimes, avec un abandon progressif des énergies fossiles et leur élimination totale d’ici 2050. Or, cet objectif et la réduction des émissions de CO2 de 90 % d’ici 2040, si illusoires soient-ils, sont inconciliables avec des engagements d’importation de gaz naturel à long terme.
« La posture de la Commission européenne dans ce dossier frise l’incohérence, voire la duplicité », dénonce Furfari. De fait, encourager des entreprises à investir des montants colossaux, a fortiori quand les institutions financières sont réticentes à les financer parce qu’elles ont été incitées à ne plus le faire, pour accroître la production et faciliter le transport de gaz naturel alors que l’on prévoit d’abandonner les énergies fossiles à terme rapproché est parfaitement contradictoire. L’attitude de la Commission européenne compromet la sécurité énergétique de l’Union et sape la confiance de ses partenaires internationaux, lesquels peuvent pourtant aisément trouver des débouchés ailleurs, tant la demande de gaz est forte.
Azerbaïdjan, Géopolitique de l’énergie d’une Eurasie en mutation, Samuel Furfari, 296 p., Technip.
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