Qu’un journaliste professionnel – en l’occurrence ici, Nicolas de Pape – ausculte la Médiacratie et en parle comme de la fabrique des narratifs est tout à la fois en principe un gage de sérieux – il parle de ce qu’il connaît – et un acte de courage. Comme il l’affirme lui-même, la presse (en particulier, la francophone belge, subsidiée, dont il fait partie) et les médias grand public d’une manière générale (francophones et anglo-saxons) ne se limitent plus à rendre publics des faits, encore leur faut-il les interpréter en fonction des trames idéologiques destinées à structurer les perceptions du public.
Le média en ligne francophone belge 21News a récemment bien involontairement témoigné de ces attentes à ses dépens : il a été réprimandé par le Conseil de déontologie journalistique, un organe d’autorégulation actif en Belgique francophone, pour avoir publié l’intégralité du discours que le vice-président des Etats-Unis JD Vance avait prononcé à la Conférence de Munich sur la Sécurité, le 14 février 2025, sans y apporter la « distance critique » ou le « contexte » nécessaires, et pour avoir ainsi failli – selon le CDJ – à son rôle de médiation journalistique.
de Pape constate que les médias grand public ont abandonné leur rôle de contre-pouvoir, garant de l’équilibre démocratique, pour désormais relayer des narrations simplificatrices et manichéennes où la réalité est réduite à des oppositions binaires – bons contre méchants – qui sont, dit-il, destinées à captiver plutôt qu’à éclairer et qui privilégient l’émotion par rapport à la raison. Le débat public en est considérablement appauvri, quand il n’est pas tout simplement confisqué. Ce faisant, soyons-en conscients, les médias minent l’un des fondements de la démocratie représentative.
Idéologie et promiscuité avec le pouvoir
Cette « médiacratisation » de la vie publique se manifeste dans de nombreux domaines (le climat, la guerre en Ukraine, Trump, le Moyen-Orient, le nucléaire, l’immigration, etc.) et consiste à choisir et à interpréter l’info au travers d’une grille idéologique. Le journalisme contemporain, écrit de Pape, se caractérise par une confusion entre faits et opinions, quand il ne s’agit pas de transformer ou travestir les faits, voire de censurer et délégitimer les voix dissonantes par rapport à l’opinion dominante, pour servir la cause. L’objectif n’est plus d’informer, dit-il, mais d’imposer un cadre de pensée en phase avec un agenda idéologique.
Des sondages en attestent, après la politique, c’est le journalisme qui inspire le moins confiance au public. Une minorité de citoyens fait confiance aux médias – c’est l’Institut Reuters qui l’indique -, pourtant, constate de Pape, ceux-ci persistent et signent, s’enferment dans leur bulle, quitte à perdre leur public, plutôt que d’en regagner la confiance. Il souligne aussi le phénomène de promiscuité croissante entre les médias, les pouvoirs publics et les grandes entreprises : cela contribue à établir un système dans lequel les médias ne sont plus les gardiens de la démocratie mais ses scénaristes, pour autant que l’on puisse parler de démocratie dans un régime où les intérêts particuliers, voire personnels, de quelques-uns priment tout autre.
En exergue de sa Médiacratie, de Pape cite Orwell : « Le but de la propagande est de produire le découragement des esprits, de persuader chacun de son impuissance à rétablir la vérité autour de soi et de l’inutilité de toute tentative de s’opposer à la diffusion du mensonge. Le but de la propagande est d’obtenir des individus qu’ils renoncent à la contredire, qu’ils n’y songent même plus. » Orwell parlait d’un abasourdissement médiatique : « La propagande totalitaire n’a pas besoin de convaincre pour réussir, même que ce n’est pas là son but. »
Confusion entre journaliste et propagandiste
« Cependant, ajoutait-il, si chacun, là où il se trouve, avec ses moyens et en temps utile, s’appliquait à faire valoir les droits de la vérité en dénonçant ce qu’il sait être une falsification, sans doute l’air du temps serait-il un peu plus respirable. » C’est l’idée que Václav Havel a reprise dans Le pouvoir des sans-pouvoir : « Arrêtez de faire semblant : retirez l’affiche de la vitrine. » de Pape reprend une autre idée d’Orwell : « En ces temps d’imposture, dire la vérité est un acte révolutionnaire. »
C’est le projet auquel il s’est attelé dans son essai, par déontologie, étant lui-même journaliste, de se mettre en conformité, s’il ne l’était déjà, avec la charte de sa profession, la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, signée le 24 novembre 1971 à Munich, dont les deux premiers devoirs qu’elle leur assigne sont : 1) de respecter la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences pour eux-mêmes, et ce, en raison du droit que le public a de connaître la vérité ; 2) de défendre la liberté de l’information, du commentaire et de la critique. Signalons le neuvième devoir de ce décalogue : Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui de publicitaire ou de propagandiste.
« Il fut un temps, rappelle de Pape, où les médias défendaient la veuve et l’orphelin contre le Grand Capital. Hélas, le peuple est devenu le réceptacle des complotistes et des racistes en tout genre, selon la grille de lecture des journalistes militants : il faut prendre ses distances avec cette populace qui croit ce qu’elle voit. » Fût-ce à coups de narrations, d’omissions et d’illusions, « commençons par écarter les faits ». Aux yeux de beaucoup, la démocratie n’est plus qu’une parodie. Elle ne retrouvera son lustre qu’à partir du moment où les médias retrouveront leur raison d’être.
Médiacratie, La fabrique des narratifs, Nicolas de Pape, 200 pages, Perspectives Libres.
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