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Le muskisme : un système d’exploitation pour le XXIe siècle

Le muskisme : un système d’exploitation pour le XXIe siècle Posted on 18 avril 20261 Comment

La question à se poser n’est pas « Qui est Musk ? », mais « De quoi Musk est-il le symptôme ? ». C’est ainsi que Quinn Slobodian, un professeur d’histoire internationale de la Boston University, et Ben Tarnoff, un essayiste et rédacteur spécialisé dans le domaine de la technologie, définissent le projet de Muskism, A Guide for the Perplexed. Se limiter à une analyse psychologique du personnage n’offrirait aucune perspective historique et ne servirait finalement pas à grand-chose. Il n’en reste pas moins que le livre se base sur des déclarations et actions publiques de Musk, qu’ils ont pris soin de documenter dans les références à la fin de l’ouvrage.

Il y a un siècle, rappellent-ils, Henry Ford écrivait ses mémoires à succès, My Life and Work. Peu après leur parution, est apparu le terme de « fordisme », que Ford n’a pourtant jamais utilisé lui-même. La philosophie d’un homme avait imprégné le sens commun. Le fordisme, exposent les auteurs, était plus que des voitures sortant de chaînes de montage. Il était le symbole du capitalisme du XXe siècle, fondé sur la production de masse et la consommation de masse. Pour Musk, il en va de même : l’homme incarne quelque chose qui l’inspire et le dépasse, une certaine appréhension du monde, le « muskisme », un système d’exploitation – dans tous les sens de l’expression – pour le XXIe.

Fordisme et muskisme

L’un et l’autre système ont pour projet la modernisation, mais il existe une différence fondamentale, selon Slobodian et Tarnoff, en ce que le fordisme modifia le contrat social avec la promesse d’une amélioration du niveau de vie pour tous (des voitures dans chaque garage, des réfrigérateurs dans chaque cuisine, des salaires augmentant au rythme de la productivité), tandis que le muskisme ne propose rien de la sorte. Musk n’est pas un penseur systématique, ni n’est guidé par un ensemble de croyances établies. Sa promesse est une forme de souveraineté par la technologie.

Musk, avancent-ils, ne vend pas uniquement des voitures, des fusées ou des satellites, mais il vend le fantasme selon lequel, dans un monde de plus en plus chaotique, les États et les individus peuvent renforcer leur autonomie en se connectant à ses infrastructures, nouvelle version du 1984 d’Orwell, « La liberté, c’est l’esclavage », puisque renforcer son autonomie dans ces conditions, c’est devenir plus dépendant de lui. Sa conception de la « techno-souveraineté », c’est le Pentagone et la NASA qui dépendent de SpaceX ; Starlink qui est devenu le maillon indispensable sur le champ de bataille et en pleine nature ; X (une fabuleuse base de données en temps réel) et Grok (un robot savant) qui s’intègrent et s’ingèrent progressivement dans l’Etat.

Là où l’idéologie s’en mêle, c’est dans la sélectivité de cette « techno-souveraineté », les élus d’un côté et les exclus de l’autre. Le muskisme, postulent les auteurs, considère le monde contemporain comme un code corrompu à cause de la vulnérabilité de notre logiciel mental, lequel est manipulé par des acteurs malveillants qui poussent l’Occident au « suicide civilisationnel ». « L’empathie suicidaire est comme une maladie auto-immune », tweete Musk le 8 août 2025, « le corps s’attaque lui-même ». Aussi, en guise de contre-mesures, faut-il purger les réseaux sociaux, épurer les modèles d’IA et déporter massivement les étrangers ethniques, l’objectif final étant, selon Slobodian et Tarnoff, une communauté purifiée, définie par l’appartenance culturelle et génétique à l’Occident originel.

Futurisme-forteresse

Le muskisme fait autant comprendre Musk que Musk, le muskisme. D’aucuns voient Musk comme le prototype du libertarien qui méprise le gouvernement. Il n’en est rien, pensent les auteurs. Il a bâti son empire en s’alliant à l’Etat. En outre, son « système d’exploitation » présage un avenir moins humain : l’automatisation écarte l’humain du processus de production et les réseaux, les interfaces et l’IA fusionnent l’humain et la machine pour former ce qu’il appelle un « collectif cybernétique ». Le futur pour l’homme s’annonce de plus en plus sous les traits d’un cyborg. Nous sommes loin du libertarianisme, une doctrine qui préconise le respect du droit naturel à la liberté individuelle.

Slobodian et Tarnoff soutiennent que l’Afrique du Sud de l’apartheid, son pays d’origine, et l’oeuvre de science-fiction d’Isaac Asimov, en particulier sa série Fondation, formatent le cadre intellectuel de Musk. Elles lui ont instillé la notion du « futurisme-forteresse », la conviction que la technologie peut renforcer l’autonomie dans un monde hostile. Musk paraît-il invincible, la forteresse n’est pas inexpugnable, les fondations en sont fragiles. Il a reconnu dans une interview que si Tesla et SpaceX faisaient faillite, la sienne suivrait immédiatement.

C’est pourquoi, expliquent les auteurs, son système d’exploitation repose sur l’attente perpétuelle de percées technologiques et autres incessantes et la croyance dans son talent singulier. Les tensions financières et géopolitiques de notre époque lui ouvrent une fenêtre d’opportunité : après l’apocalypse, le muskisme pourrait servir de fondement à un nouvel empire galactique suivant le modèle de mouvement historique d’Asimov. De ce point de vue, concluent-ils, le muskisme, façonné par les forces historiques, malgré ses improvisations, se situe dans la boucle de rétroaction entre l’homme et son temps et pointe vers quelque chose de radicalement nouveau.

Muskism, A Guide for the Perplexed, Quinn Slobodian et Ben Tarnoff, 256 pages, Harper Collins Publishers (New York).

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