« Où qu’il coule, le Danube est le même fleuve, et partout différent à la fois. » La métaphore de Rik Torfs dans son premier livre publié en français, Vérité, pour aborder sa réponse à la question « Quid est veritas ? », posée par Ponce Pilate à Jésus lorsqu’il lui révèle être venu au monde pour « rendre témoignage à la vérité » (Jean, 18,38), rappelle la réflexion du philosophe présocratique Héraclite, « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », pour soutenir que tout est en changement constant et s’opposer à l’idée de permanence. Entre la première baignade et les suivantes, l’eau et le baigneur ne seront plus les mêmes (les baigneuses d’Ingres faisant exception – on y reviendra).
La vérité est en mouvement constant et, à ce titre, insaisissable. Les fact checkers et les experts n’y peuvent rien, ni les apologistes du « consensus scientifique » dont la déroute est programmée dans leur système d’exploitation, dès lors que leur vérité « scientifique » ne tolère pas la moindre mise en doute. Existe-t-il « une » vérité objective, universelle ? Il est permis d’en douter et aussi de douter de ce que tout le monde soit prêt à l’accepter. Que reste-t-il alors de « la » vérité ?
Cela revient vite à une question de pouvoir, énonce Torfs. Fort de son expérience de l’Eglise et du droit canonique (qu’il a enseigné, notamment à la KU Leuven), il relève que le pouvoir entrave la recherche de la vérité : « Ce qu’on est contraint de penser ou de croire peut, en principe, être vrai ; mais la contrainte qui l’impose le rend faux. » Une conception monolithique de la vérité aboutit à une impasse. « Extra ecclesiam nulla salus » (pas de salut hors de l’Église) implique que l’Église détient seule « la » vérité et que tou(te)s les autres se trompent.
Du choc des idées jaillit la lumière
La prédisposition ecclésiale à la vérité unique l’a amené, confie Torfs, à s’intéresser à la conception de la vérité chez le philosophe allemand Jürgen Habermas et à sa théorie selon laquelle la vérité naît de la communication affranchie de tout pouvoir (herrschaftsfreie Kommunikation) et du dialogue, conduisant à une vérité dynamique à partir des faits de factualité indéniable (« l’eau bout à 100° C à pression normale »), de la transparence et de la « justesse normative » (Richtigkeit), l’exigence que la conversation se déroule avec équité et que toutes les voix pertinentes soient entendues. Dans sa Théorie de l’agir communicationnel, Habermas met déjà en garde contre une « colonisation » du vécu.
Que la vérité reste ainsi indemne et asymptotique séduit Torfs. Il renvoie à Boileau : « Du choc des idées jaillit la lumière. » Cette maxime classique illustre comment faire naître de nouvelles idées et accéder à une meilleure connaissance du monde. En bref, le débat constructif (dans tous les sens du terme) est institué comme moteur de la connaissance et du progrès. Or, ironise-t-il, l’exemple de la question du sacerdoce féminin dans l’Eglise catholique à l’appui, il fut une époque où il était plus facile d’avoir une discussion ouverte dans la société occidentale qu’au sein de l’Eglise catholique. Il dit sa « nette impression » qu’aujourd’hui, c’est l’inverse.
La conception de la vérité selon Habermas est intimement liée aux notions de démocratie, de débat public dans un espace rationnel (par opposition à « émotionnel »), de presse libre et de l’université comme espace de rationalité critique, d’échanges interdisciplinaires, de liberté et d’indépendance. On conçoit aisément les frustrations de l’ancien recteur de la KU Leuven par rapport aux évolutions – régressions, serait plus juste – sur ces différents plans et, en particulier, par rapport au « consensus scientifique » allégué par certains pour asseoir leur pouvoir.
Rapports de force et arguments d’autorité
Un tel consensus est affirmé comme l’est un dogme religieux, accuse-t-il : l’un et l’autre procèdent d’un argument d’autorité qui permet de mettre fin au débat et d’excommunier tout qui s’en écarte. Les rapports de force en présence excluent d’office toute possibilité d’échange. Plus le pouvoir d’un individu (ou d’une caste) est étendu, plus la tentation de manipuler la vérité est forte. Il est aisé de ce point de vue de vouer Trump aux gémonies, mais s’y limiter ainsi qu’à ceux de son camp serait trompeur : la manipulation de la vérité est, insiste Torfs, inhérente (consubstantielle?) au pouvoir.
Il illustre ses intuitions sur la vérité victime du Zeitgeist avec le philosophe autrichien des sciences Paul Feyerabend qui connut ses années de gloire dans l’après-Mai ‘68 avec son Contre la méthode, Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance dans lequel il dénonçait – comment a-t-il pu ? – la méthodologie classique à caractère dogmatique dans les sciences. Où ce parangon de la contre-culture de la déconstruction à coups de marteau si sympathique aux gens de gauche de l’époque serait-il rangé aujourd’hui ? Ne ferait-il pas figure de négationniste de la science, s’interroge Torfs ? Autres temps, autres moeurs. Dans The Humanitarian Theory of Punishment (La théorie humanitaire du châtiment, 1949), C.S. Lewis, cité par Torfs, rappelle que, de toutes les tyrannies, celle qui prétend s’exercer pour le bien de ses victimes est la plus oppressante. Le scientisme en est une.
S’il leur faut choisir entre la démocratie et le salut de la planète, d’aucuns n’hésiteront pas un seul instant, répétant sinistrement ce que les régimes totalitaires du XXe siècle firent avec tant de conviction. Plus d’égalité, soit dit en passant, participe du même esprit réducteur. Décroissons, dé-croassons, du moment que les corbeaux s’y retrouvent. Il y en a bien assez pour tous, profèrent-ils. Nous sommes loin de l’anthropologie méritocratique de l’égalité des chances chère à John Rawls, même du côté de ceux dont on pourrait croire qu’il devrait leur être plutôt sympathique. Torfs parle d’un manège de l’auto-illusion : le désir des puissants d’être abusés et le plaisir qu’ils prennent à être exaucés.
Mais alors, où nous faut-il chercher la vérité ? Torfs convoque Platon, Aristote, Nietzsche, Augustin, Thomas d’Aquin, Joseph Schumpeter, Søren Kierkegaard (et son Enten – Eller), Auguste Comte, Montaigne et bien d’autres, et l’on devine une prédilection pour l’art et la littérature (à proportion de ce que le non-dit d’une oeuvre laisse comme liberté de jugement) et pour la religion. A défaut de foi, il resterait à se reconvertir au catholicisme, non assurément par esprit de soumission à l’Eglise, mais par choix rationnel, comme l’anthropologue René Girard n’a eu de cesse de le justifier tout au long de son oeuvre et d’autres – Pascal – l’ont fait à titre spéculatif, se soustrayant au pacte faustien qui définit notre civilisation.
Vérité, Rik Torfs, 200 pages, Ertsberg.
* * *
N’hésitez pas à commenter l’article ou à contacter son auteur à info@palingenesie.com. Aidez Palingénésie à se faire connaître en transférant cet article à vos proches et amis. Ils ont le loisir de s’abonner gratuitement à la lettre d’information en cliquant sur ce lien. Merci d’avance pour votre précieux soutien.
* * *
Abonnez-vous aussi (gratuitement) à Palingénésie Digest, un regard différent, critique, caustique et sarcastique sur l’état et la marche du monde. (Les deux blogs sont gérés de manière indépendante. Il faut s’inscrire sur l’un et sur l’autre pour les suivre tous les deux.)
Le dernier article publié sur Palingénésie Digest est à lire ou à relire (et éventuellement à commenter) via le lien ci-dessous :
Pourquoi l’Union européenne est en panne
Croissance économique et confiance politique sont liées.
* * *
Vous pouvez soutenir ce site en achetant ou en offrant Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d’idées – L’Europe sous l’emprise de l’idéologie qui a été repris par The European Scientist parmi les 15 ouvrages à lire absolument pour ne pas céder à l’éco-anxiété et est disponible, en version papier ou au format kindle, exclusivement sur Amazon.fr en suivant ce lien.
Si vous êtes libraire et souhaitez proposer le livre à vos clients et planifier une causerie sur le sujet, n’hésitez pas à contacter Palingénésie à l’adresse info@palingenesie.com.
