Bruno Colmant et Damien Ernst sont tous deux professeurs d’université, proches chacun de l’un des deux principaux partis politiques francophones belges (pas le même) et très prisés par les médias en Belgique. Co-auteurs d’un livre sur le « chaos » de notre époque, ils préconisent des solutions pour en sortir qui auront forcément une résonance dans l’entre-soi politique et médiatique belge. C’est de leur aspect subliminal qu’il est ici question.
Nous l’avons vu, l’IA les préoccupe au plus haut point. Elle nécessiterait, selon eux, d’établir un nouveau contrat fiscal et social, car elle mine le facteur travail et favorise le facteur capital dans le processus de production. Or, ce serait les aînés qui détiendraient en majorité le capital et donc les jeunes seraient laissés sur le carreau. L’ascenseur social en serait bloqué, d’autant plus – Colmant se réfère à Piketty – si le rendement du capital est supérieur à la croissance économique, auquel cas « la rente étouffe le mérite ».
Cela appelle plusieurs remarques. Primo : que l’IA fera évoluer le contenu du travail autant sinon plus que l’informatique et l’Internet ne l’avaient fait il y a un demi-siècle, cela paraît incontestable. La mesure dans laquelle cela se fera reste à voir. Deuxio : faire des aînés les principaux détenteurs du capital et des jeunes, des laissés pour compte, c’est faire fi du processus naturel d’accumulation de l’épargne au fil d’une vie et de l’âge des actionnaires des 7 Magnifiques américaines et de la plupart des « licornes ». Tertio : si le rendement du capital est supérieur à la croissance, est-ce la faute des citoyens fourmis ou de l’État cigale ?
Un homme qui ne peut plus dire non
Colmant se contredit lorsqu’il parle d’un côté d’une « gérontocratie irresponsable » (il fallait oser, car, en principe, les épargnants sont d’anciens travailleurs qui ont simplement différé la jouissance d’une partie de leurs revenus) et dit d’un autre côté qu’en détruisant la capacité des gens à épargner, on les empêche de se projeter et on les force à vivre dans un perpétuel présent. « C’est une atteinte directe à la liberté humaine, reconnaît-il, car un homme sans épargne est un homme qui ne peut plus dire non. »
Il paraît toutefois convaincu qu’une instrumentalisation de l’inflation (pour diminuer le poids réel de la dette publique) et une taxation des plus-values mobilières et immobilières purement nominales (c.-à-d. en l’absence de création de richesse) soient la seule option pour un Etat endetté comme la Belgique. Ce faisant, l’Etat « ment sciemment à ses citoyens et brise le thermomètre de la réalité ». Colmant prêche son évangile d’un « Etat stratège », protecteur, « soustrait aux intérêts privés, porté par des représentants empreints de moralité, distants de tout conflit d’intérêts » pour « assurer un juste partage des richesses ».
Ernst n’est pas convaincu. Il n’est pas seul. « L’Etat, dit Bastiat, c’est la grande fiction par laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde » et dans laquelle, comme Colmant le dit si joliment, des « élites, désolidarisées du destin commun, se replient sur leur enrichissement personnel ». Le propos vise Trump, bien sûr. Ne s’applique-t-il pas à d’autres – en Europe ?
Une soif de contrôle absolu
Et, si les populistes manipulent les esprits en promettant des solutions simplistes à des problèmes complexes, comment les élites en place se proposent-elles d’y répondre, autrement que par « la distorsion du langage et des faits destinée à désorienter les masses » (Arendt dans Les origines du totalitarisme, citée) et la cleptomanie institutionnalisée (avec une transformation de votre épargne de précaution en « carburant industriel » et l’instauration d’une monnaie numérique de banque centrale, totalement traçable et politiquement programmable, comme clef de voûte) dans l’UE ?
Avec la création de cette monnaie, la nouvelle législation bancaire européenne s’appliquant à partir de janvier 2027 aux comptes à l’étranger et en rendant l’ouverture plus difficile, la volonté de la Commission de mobiliser l’épargne privée (vous en déposséder ?) en faveur de l’investissement (afin d’encore plus subsidier les énergies renouvelables ? Nein, danke !), l’UE n’a plus grand-chose à voir avec le projet originel des Communautés européennes. Pour le dire avec les mots de Colmant, il y a plus qu’« un changement de mentalité inquiétant », il y a « une soif de contrôle absolu de nos sociétés ».
L’hyper-régulation engendre l’instabilité. Elle empêche de s’adapter. « On a bâti des labyrinthes où même l’architecte est perdu », dit Colmant. Comment s’en extraire ? Ernst cite l’exemple d’un petit village dans le sud de l’Espagne où il passe ses vacances depuis 18 ans et où la société locale est paisible, solidaire et florissante, en un mot, heureuse. Elle vit sous le radar et beaucoup de choses se font au noir. En dehors de ce qui touche l’éducation et la santé, l’Etat laisse les gens se débrouiller. Il ne s’ingénie pas à taxer la moindre activité et ne s’ingère pas dans l’usage que chacun fait de ses ressources. La pieuvre étatique crée des couches administratives inutiles, dit Ernst, les jeunes en ont « ras-le-bol » de la nourrir.
Etat stratège, Etat magique
Ernst n’est pas gagné à l’idée d’un « Etat stratège » qui ne consisterait pas en un prolongement de la situation bureaucratique actuelle, endettée et impuissante, mais qui résulterait, selon Colmant, d’une « métamorphose complète » (un « Etat magique », ironise Ernst) et rendrait « le bras de l’Etat plus fort ». Pour y arriver, Colmant préconise une « démocratie délibérative » associant les citoyens et le monde académique (plaidoyer pro domo). Un retour à la démocratie représentative véritable, dans laquelle l’Etat ne financerait plus les partis et les membres du personnel politique exerceraient leur mandat à titre gratuit ou de manière limitée dans le temps et des juges ne se substitueraient pas au pouvoir législatif, n’y suffirait-il pas ?
Colmant dit (sur l’IA) : « Avant, la vérité surgissait quand on affrontait le monde tel qu’il est, avec ses aspérités et ses surprises. Aujourd’hui, elle est filtrée, lissée, emballée pour notre confort. Nous ne vivons plus pleinement l’existence : nous la regardons passer sur des écrans. » N’est-ce pas ce que l’on reproche précisément à l’Etat nounou ? Il nous faudrait, ajoute-t-il, « réinventer la notion de dignité humaine » et redonner leur rôle au hasard et à la sérendipité. Il n’y a rien à réinventer : il suffit de faire confiance à l’homme et, tant qu’il n’enfreint pas la liberté d’autrui, de le laisser faire.
Au seuil du chaos, Quand les grandes ruptures créent les grandes opportunités, Bruno Colmant et Damien Ernst, avec les dessins de Pauline Antoine, 192 pages, Editions Racine.
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