19 septembre 2026

Revenons au livre récemment paru de Bruno Colmant et Damien Ernst, Au seuil du chaos. Il reflète le Zeitgeist et, compte-tenu du parcours académique et des affinités politiques de ses auteurs, il offre un angle d’analyse de notre époque. Retournons d’abord à la notion de chaos. La séquence qu’ils retiennent est : multiplication des crises → désordre inéluctable → inquiétude abyssale. A l’opposé d’un Steven Pinker (Enlightenment Now: The Case for Reason, Science, Humanism, and Progress) ou d’un Matt Ridley (The Rational Optimist), ils se positionnent comme systémiciens des ruptures, avec une propension très actuelle à amplifier les risques. C’est là tout l’intérêt de leur ouvrage.

Les crises actuelles sont-elles davantage corrélées qu’auparavant ? Cela reste à prouver et, surtout, cela mène à une interprétation du chaos propre au langage courant : instabilité = désorganisation. La notion mathématique de chaos, pourtant évoquée par Ernst, ne consiste pas en l’absence d’ordre. Elle renvoie à un ordre complexe dont la prédictibilité est limitée, pas à « un système totalement imprévisible ». Elle n’implique pas une évolution vers le désordre absolu. Pour Ilya Prigogine, par exemple, des structures dissipatives peuvent apparaître : c.-à-d. de nouvelles formes d’organisation spontanée. Le pire n’est jamais certain. Le tout est de s’y « pré-parer » et d’y parer.

Encore faut-il en laisser la possibilité aux individus, car ce n’est pas d’un pouvoir dont une classe politique sans réelle légitimité représentative (la particratie belge, l’eurocratie) fait ses choux gras que viendra la solution aux problèmes qu’elle a générés ou laissés dégénérer. En théorie du chaos, l’accent est mis sur les bifurcations possibles, autrement dit la créativité des systèmes complexes, laquelle est au coeur de leur dynamique non linéaire. Cet aspect de réorganisation spontanée (Schumpeter à la puissance « n », par le plus grand commun dénominateur plutôt que le plus petit commun numérateur, la démocratie plutôt que l’oligarchie, la dialectique plutôt que le dogme) n’apparaît nulle part dans le propos de Colmant et Ernst.

Extrapolations interprétatives

C’est l’objection fondamentale à leur approche. Celle-ci relève plus de la philosophie politique que de la prospective. Ils n’énoncent pas d’hypothèses, ne définissent pas de variables, n’établissent pas de liens causaux, ni de conditions de réfutabilité. Ils effectuent une synthèse interprétative. Ce n’est pas rédhibitoire mais cela change le statut de leurs affirmations et leur valeur sur le plan stratégique. Leur livre se lit comme un catalogue des représentations et inquiétudes contemporaines, non comme une théorie explicative du monde actuel, bien que c’en soit l’ambition : « donner du sens là où tout semble fragmenté ».

Voici des exemples : « les États-Unis pourraient devenir un ennemi » ; « la Chine relègue l’Occident à un état quasi médiéval » ; « le monde se fracture voire s’efface ». Ce sont là des extrapolations interprétatives de la réalité géopolitique. Autre exemple : l’Europe victime de sa « psyché collective du remords » et de sa « conscience écologique ». Il y a là une psychologisation de notre civilisation. Si tant est qu’elle puisse s’appliquer à une partie du continent, peut-elle l’être à sa totalité ? Tous les Etats européens n’ont pas été colonisateurs et l’idée qu’une majorité de la population européenne partage cette conscience écologique est discutable, surtout au vu de ses conséquences économiques.

C’est une autre faiblesse de ce type de dialogue censé aborder toutes les questions névralgiques de notre époque : tout y est présenté sur un même plan rhétorique. Cela contribue à l’effet « chaos », mais mélange de l’observable, du probable, du possible, du spéculatif et du quasi apocalyptique. L’intuition est que nous sommes proches d’un cataclysme planétaire. Colmant et Ernst la partagent avec nombre d’autres auteurs. Pour que cette intuition puisse déboucher sur une stratégie, il faudrait néanmoins en préciser les repères, les échéances, ce qui changerait et ne changerait pas. Sinon, l’on s’enferme dans un récit de grand chambardement, voire d’effondrement civilisationnel.

Perte de souveraineté cognitive

L’IA et les plateformes numériques figurent à l’avant-plan de leurs craintes. Elles nous exposeraient au risque de perdre notre « souveraineté cognitive ». Des « nations amies ou ennemies exploitent nos biais psychologiques » et « frappent sans relâche sur nos lignes de fracture » pour nous affaiblir. Les puissances technologiques seraient désormais capables de « coloniser notre capacité à penser, à désirer, à juger ». Le ton est à la morosité et au doute. C’est souvent celui des médias traditionnels, dans lesquels Colmant et Ernst sont couramment invités à s’exprimer. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il en soit ainsi.

Nous sommes dans une rhétorique de l’alerte. Celle-ci n’est pas forcément fausse, mais est difficile à démontrer : comment mesurer la « colonisation de la pensée » ? En outre, cette inquiétude date de bien avant les plateformes numériques et l’IA. Au XIXe siècle, on a craint, pas tout à fait à tort certes, que la presse ne manipule les foules. Au XXe siècle, ce fut l’avènement de la radio, puis de la télévision (et la publicité), qui fit craindre que l’esprit critique ne disparaisse. Chaque époque ressasse la rengaine. L’histoire montre qu’elle est exagérée, même dans les régimes totalitaires où la propagande règne sans restreinte. S’en libérer est une question de courage (cf. Le Pouvoir des sans-pouvoir de Václav Havel).

Dans un élan aronien, Colmant préconise de « réinvestir massivement dans l’éducation des esprits critiques dès le plus jeune âge » afin de leur garantir cette souveraineté d’esprit sans laquelle ils sont condamnés à perdre toute liberté et à devenir des profils manipulés par des machines. Comme le dit le poète Bredero (1585–1618), figure majeure de l’Âge d’or néerlandais, « ‘t Kan verkeren » (« tout peut arriver »). Le corps enseignant est-il toutefois imperméable aux idéologies prégnantes et d’une probité intellectuelle et morale au-dessus de tout soupçon et n’a-t-il pas, comme le donnent à penser les grèves prévues à la rentrée, d’autres priorités ?

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Thierry GodefridiJuriste, économiste et philosophe de formation, entrepreneur par vocation, blogueur et essayiste à ses heures. Présent sur Substack (https://substack.com/@lepalingenesiste) où il partage ses lectures et réflexions sur des thèmes d'actualité, chroniqueur au journal satirique belge PAN, et auteur de "Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d'idées: L'Europe sous l'emprise de l'idéologie" et de "On vous trompe énormément : L'écologie politique est une mystification".

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5 commentaires au sujet de « Face au chaos »

  1. OUI, il faut investir dans l’éducation, l’instruction!!
    On saurait ce qu’était la vie il n’y a pas si longtemps… on serait content de vivre actuellement et on aurait plaisir à participer au progrès au lieu de critiquer, de se plaindre.

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  2. La rhétorique de l’alerte a le même effet que les poisons de Mithridate qui perdent leur impact à force d’être consommés (en théorie…).
    Le corps social devient indifférent aux alertes au point que la vraie crise n’est plus anticipée.

    Répondre

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