Les Deux Occidents Posted on 3 janvier 2026Laisser un commentaire

Constatant que notre société criminalise, dénonce, empêche de parler celui qui ne pense pas comme « l’on » voudrait qu’il pense, les Presses de La Cité se sont fixé pour mission de raviver la liberté de l’esprit. Bien leur en a pris et Mathieu Bock-Côté est à bonne adresse. Dans Les Deux Occidents, le sociologue (PhD) d’origine québecoise, auteur chez le même éditeur de La Révolution racialiste et autres virus idéologiques (2021) et Le Totalitarisme sans le goulag (2023), rend compte du schisme de l’Occident : la dérive « néo-soviétique » de l’Europe face à la contre-révolution trumpiste en Amérique.

Considérant avec Alexandre Zinoviev qu’« à peine avait-il écrasé le communisme est-européen que l’Occident a commencé à adopter certains traits de l’adversaire déchu », Bock-Côté cite en exergue de son essai, l’ancien président de la République démocratique allemande, Walter Ulbricht, bien placé pour parler de la démocratie : « Cela doit avoir l’air démocratique, mais nous devons avoir tout en main. » « Nous avions cru comprendre le sens de l’histoire, liquider le monde ancien et basculer par enchantement dans celui de Babel », dans un monde réunifié, note Bock-Côté, mais il a fallu déchanter.

Au grand dam de la caste qui avait tout en main et se croyait irremplaçable, un bastion de résistants, s’appuyant sur la contre-infrastructure médiatique des réseaux sociaux, a émis une narration alternative à celle du monde village global merveilleux et, prédit Bock-Côté, « les insurgés sont sur le point de l’emporter ». La guerre civile idéologique des dernières décennies semble bien devoir se solder par une victoire des tenants du passé recomposé sur ceux qui se voyaient les maîtres du monde et destinés à le rester.

Ce sont ces deux interprétations diamétralement opposées de la démocratie, comme cela existait au temps des deux Allemagnes, entre étatisme et démocratie libérale, qui sont à la base du schisme en Occident, dit-il, le trumpisme, baroque et supposé d’inclination pacifiste, consistant en la revanche des laissés-pour-compte (les « déplorables » de Mme Clinton) contre une nomenklatura « élitaire et populophobe ». Voter pouvait donc servir à quelque chose. Encore l’Etat de droit souffre-t-il, pour les mêmes raisons en définitive (la bureaucratie et le système judiciaire), aussi différente en paraisse l’expression, d’un côté (soumise) et de l’autre (reconquérante) de l’Atlantique.

L’Etat de droit, « pas intangible, ni sacré »

En Europe, la désuétude du concept d’Etat de droit s’est notamment manifestée dans la déclaration abasourdissante du ministre français de l’Intérieur en 2024, selon lequel il n’était « pas intangible, ni sacré ». Il ne l’est pas non plus en Chine, par exemple. A son propos, il est d’ailleurs d’usage de parler d’un « Etat par le droit ». La priorité n’y est pas de défendre les libertés fondamentales et de protéger les individus contre l’arbitraire du pouvoir, comme cela devrait en principe être dans le cas dans une démocratie qualifiée de libérale, mais de réguler la société.

L’Etat de droit nouvelle mouture européenne découle des chartes internationales et nationales telles qu’interprétées par les juges, « gardiens du dogme et du régime », ce qui a permis au sociologue et historien français Pierre Rosanvallon de dire dans Le Monde que « les juges incarnent autant que les élus le principe démocratique de la souveraineté du peuple ». C’en est une bien curieuse notion, mais elle correspond au « présupposé épistémologique de toutes les gauches », commente Bock-Côté : la société n’est jamais qu’une « construction sociale ». Ce faisant, adieu la démocratie représentative.

C’est aussi en suivant cette voie que l’Union européenne s’est transformée en tout autre chose que la communauté d’Etats souverains qu’elle était censée rester à l’origine, désormais sous l’emprise d’un progressisme techno-bureaucratique virulemment militant et échappant à la sanction populaire. C’est ce qu’a pointé J.D. Vance, le vice-président des Etats-Unis, dans son discours de Munich où il a déclaré que ce qui menaçait l’Europe, ce n’était pas la Russie, ni la Chine, ni aucun autre acteur extérieur, mais cela venait de l’intérieur, à savoir du recul de certaines valeurs fondamentales que l’Europe partageait précisément avec les Etats-Unis, en particulier la souveraineté démocratique, à laquelle elle a d’autorité substitué une tout autre conception du pouvoir supposée la transcender.

Il y a là, analyse Bock-Côté, un « retournement de l’Etat de droit contre la souveraineté populaire ». Une démocratie sans le peuple est-elle encore une démocratie ? Une institution érigeant des murs de normes juridiques et numériques (au mépris de la vie privée) pour se protéger d’une contre-réaction, notamment populiste et identitaire, et des discours qu’elle porte, est-elle de nature démocratique ? Celui ou celle qui n’a rien à cacher n’a rien à craindre de la transparence totale, certes, mais encore.

« C’est Nicolas qui paie »

C’est oublier que l’Etat et ses représentants ne sont pas nécessairement bienveillants. Une tyrannie n’est jamais à exclure, fût-ce au nom de la vertu et quitte pour eux à la définir en fonction de leurs foucades du moment. Une transformation sociale est à l’oeuvre en Europe, avertit Bock-Côté, dans laquelle la techno-bureaucratie assumera une régulation tous azimuts. C’est en ce sens qu’il faut comprendre le fichage universel des individus (visage, empreintes digitales, etc.) et la suppression de l’argent liquide.

L’argent est le nerf de la guerre. C’est à ce niveau que le système est éminemment vulnérable et risque d’imploser en Europe. Cela fait l’objet de l’un des passages les plus édifiants de l’essai de Bock-Côté. Son idée centrale est que la lutte des classes consiste désormais en l’affrontement entre la classe bureaucratique et les forces productives. L’Etat nounou craque objectivement de partout. L’effondrement des finances publiques en est la manifestation la plus évidente. S’ensuivent un braquage fiscal à grande échelle, une « rapine publique » sous couvert d’une instrumentalisation de l’envie, et une crise du consentement à l’impôt (à l’origine du phénomène « c’est Nicolas qui paie » en France).

Ce que la classe au pouvoir dans un Etat voué à l’ingénierie sociale à temps plein et au gonflement immaîtrisable de sa dette publique a choisi d’ignorer, ce sont les dommages psycho-sociologiques de l’assistanat et de la surtaxation. L’Etat-providence qui pratique la redistribution à outrance aboutit à une forme extrême de socialisme qui ne dit pas son nom, à un type de société dans lequel se perd tout sens de la vitalité économique, de la production, de l’effort, du mérite et du travail. C’est du La Fontaine revisité, dit Bock-Côté : la fourmi en a marre de se faire braquer par la cigale et se met en grève. Est-ce l’amorce d’un moment libertarien et l’heure est-elle venue d’un dégagement des élites en place ?

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, 288 pages, Presses de La Cité.

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