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« Le mage du Kremlin » : Une réflexion sur le pouvoir

« Le mage du Kremlin » : Une réflexion sur le pouvoir Posted on 20 août 2022Laisser un commentaire

Par-delà le récit de Vadim Baranov, son personnage principal fictif inspiré de Vladislav Sourkov, né Aslambek Doudaïev de père tchétchène et de mère russe en 1964, éminence grise de Poutine et personnalité parmi les plus énigmatiques de la scène politique russe, Giuliano da Empoli propose, il vous était dit dans l’article précédent sur Le mage du Kremlin, matière à méditation sur le pouvoir, où qu’il soit exercé et qui que ce soit qui l’exerce.

L’auteur ne fait aucune concession au nouveau tsar. Il fait dire par celui que le journaliste américain Paul Klebnikov du magazine Forbes, avant qu’il ne soit assassiné, appelait le Parrain du Kremlin, Boris Berezovsky : « Poutine est un tchékiste : de la race la plus féroce, celle qui ne fume ni ne boit. Ce sont les pires, parce qu’ils cultivent les vices les plus cachés. Il mettra la Russie aux fers. » Et, plus loin : « Vous êtes en train de construire un régime pire que l’Union soviétique. […] Le KGB sans le Parti communiste n’est qu’un gang de bandits. »

Baranov, qui relate ces dires dans le récit que Giuliano da Empoli fait du Mage du Kremlin, s’amuse de ce que les Occidentaux continuent à qualifier les « oligarques » russes comme tels, alors que la disparition de Berezovsky (qui fut retrouvé suicidé dans la salle de bains de sa maison du Berkshire au Royaume-Uni où il s’était exilé) et l’arrestation de Khodorkovski eussent dû suffire à démontrer que leur puissance dans le système politique russe est bien plus incertaine que ne l’est celle d’un Bill Gates ou d’un Zuckerberg dans le monde occidental.

En Russie, un milliardaire est libre de dépenser son argent comme bon lui semble, mais pas de peser sur le pouvoir politique : « La volonté du peuple russe – et celle du Tsar, qui en est l’incarnation – prévaut sur l’intérêt privé quel qu’il soit. » « Mets-toi une chose en tête, Vadia, rapporte le narrateur de propos qu’aurait tenus Poutine, les marchands n’ont jamais dirigé la Russie. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’ils ne sont pas capables d’assurer les deux choses que les Russes demandent à l’Etat : l’ordre à l’intérieur et la puissance à l’extérieur. »

L’Etat, source de toute chose

Quand la Russie a brièvement été livrée à elle-même et aux marchands après la révolution de 1917, avant l’avènement des bolchéviques, et pendant la période d’Eltsine, « le résultat a été le chaos », la loi de la jungle et la violence, fait observer « le Tsar » à son conseiller. Les « hommes de la force », et en particulier les siloviki des services de sécurité, des rangs desquels il est issu, se sont substitués aux oligarques dans tous les secteurs : énergie, matières premières, transports et communications. « C’est ainsi qu’en Russie l’Etat est redevenu la source de toute chose. »

L’Occident serait-il immun à cette promiscuité ? Giuliano da Empoli rappelle que l’on raconte de Churchill qu’au temps où il était premier lord de l’amirauté, il entretenait ses amis milliardaires sur un yacht de la marine britannique pour les remercier de l’hospitalité qu’ils lui avaient réservée en Suisse ou sur la Côte d’Azur, que le duc de Westminster lui prêtait sa Rolls et qu’aux Etats-Unis des industriels mettaient à sa disposition des wagons de train privés et les meilleures suites d’hôtel.

Il n’aurait jamais payé de ses propres deniers le moindre verre de champagne qu’il a ingurgité. Dieu seul sait combien il y en eut ! Cela l’a-t-il empêché d’être un des plus grands hommes d’Etat du XXe siècle ? Lui eût-il fallu vivre comme « un employé des postes » ? Encore faudrait-il s’interroger si c’est en ces termes que ces questions se posent !

Giuliano da Empoli fait se rencontrer dans les salons d’Anastasia Tchekhova, descendante du grand écrivain, son personnage Baranov et Garry Kasparov. Le champion d’échecs qui avait fondé un parti d’opposition (avant qu’il n’acquière la nationalité croate et ne s’exile à New York) interpelle Baranov à propos de l’idée (de Sourkov, dont son personnage s’inspire) de « démocratie souveraine » : « C’est plus ou moins le contraire d’une partie d’échecs. Aux échecs, les règles restent les mêmes mais les vainqueurs changent tout le temps. Dans votre démocratie souveraine, les règles changent mais le vainqueur est toujours le même. »

Baranov clôt l’échange en lançant au champion d’échecs que la politique n’est pas un jeu pour amateurs, mais qu’en revanche pour les professionnels « c’est le seul jeu qui mérite véritablement d’être joué ». Car, le pouvoir ne répond à aucune logique machiavélique, bien au contraire, il réside dans l’irrationnel et les passions et se laisse aller, à ce titre, au libre cours de la méchanceté gratuite, laquelle prévaut immanquablement sur la justice et sur la froide logique.

La technique du fil de fer

Au fil des dialogues, Giuliano da Empoli, politologue de formation, donne à penser que le régime russe, confronté aux mouvements populaires en Ukraine, en Géorgie et ailleurs dans sa périphérie, y a vu la main des Etats-Unis et a craint pour sa pérennité. Quand se contenter de réagir en pratiquant la technique du fil de fer (c’est à dire le tordre dans un sens, puis dans l’autre, pour le casser) et en attisant les foyers de conflits (à propos de l’écologie, par exemple) et de haine (à propos de la race, par exemple) n’a plus suffi à semer le chaos dans l’Occident, sans doute la guerre a-t-elle été censée y pourvoir, à moins qu’elle n’ait été déclenchée pour précisément en tester les dernières résistances.

« [Les conspirationnistes] se croient très malins, fait dire l’auteur à Poutine dans un dialogue avec son conseiller, mais ce sont de gros naïfs. Ils aimeraient que tout ait un sens caché et sous-évaluent systématiquement le pouvoir de la bêtise, de la distraction, du hasard. […] Si au lieu de voir le pouvoir pour ce qu’il est avec ses faiblesses humaines, on lui confère l’aura d’une entité omnisciente, capable d’ourdir je ne sais quelle trame, […] on le fait encore plus grand qu’il n’est. »

Jusqu’à maintenant, le pouvoir a toujours été imparfait parce qu’il a eu recours à des moyens humains pour accomplir ses promesses et l’homme est faible. Imaginons, confie Baranov à la fin de son récit, que le pouvoir puisse se passer de l’homme pour arriver à ses fins ultimes, le problème ne sera plus que les machines puissent se rebeller, mais qu’elles suivront les ordres à la lettre. Les technologies d’information et de communication qui ont révolutionné nos vies sont toutes d’origine militaire, rappelle-t-il, et il serait naïf de croire qu’inventées par des militaires elles puissent être un instrument d’émancipation.

Désormais, nous pouvons tous être fichés et partout être suivis. Individu, libre arbitre et démocratie sont obsolètes. Avec l’omniprésence de la numérisation, l’histoire humaine se termine. « Après, il y aura encore quelque chose, mais ce ne sera plus l’humanité. »

Le mage du Kremlin, Giuliano da Empoli, 288 pages, Gallimard. (La première partie de cette recension peut être consultée via le lien.)

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(Cette recension du roman Le mage du Kremlin a été publiée dans l’hebdomadaire satirique PAN n° 4048 du mercredi 10 août 2022.)

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