« Sire, surtout ne faites rien ! » : Le « best of » de Charles Gave

Charles Gave a réuni dans un nouveau livre intitulé « Sire, surtout ne faites rien ! » (allusion à la réponse d’armateurs bretons à une question de Louis XIV qui leur demandait comment il pourrait les aider à concurrencer les Anglais) les meilleurs parmi les 200 articles qu’il a publiés ces cinq dernières années sur le site de l’Institut des Libertés.

Avouant être devenu économiste presque à l’insu de son plein gré, Charles Gave dit avoir consacré cinquante ans de son existence à réfléchir et à comprendre comment fonctionne l’économie. Dans « Sire, surtout ne faites rien ! », il aborde le sujet sous trois angles : 1) ce qu’il faut faire pour que ça marche ; 2) ce qu’il ne faut pas faire et pourquoi et comment ceux qui le font le font quand même ; 3) ce qu’il faut en retenir pour comprendre l’actualité économique en temps réel.

Dans la première partie de son recueil, Charles Gave propose treize clefs de lecture, à commencer par son concept de base, la nécessaire prééminence de l’individu sur la tribu. Dès que sur le plan de la responsabilité, l’on repasse du primat de l’individu à celui de la collectivité, la civilisation effectue un recul, constate-t-il, puisque c’est un retour à l’état primitif. La prééminence de l’individu constitue le socle de la civilisation occidentale et des progrès qu’elle a engendrés. Reconquérir sa liberté devrait être au coeur des préoccupations de chacun.

A cet égard, il faut de tenir compte de ce mal nécessaire que sont les Etats et de leurs modes de fonctionnement. L’auteur en recense trois : celui de l’Etat de droit dont le but est de garantir la liberté individuelle ; celui du droit supérieur de l’Etat qui vise à établir une égalité ex post entre les citoyens ; celui de l’Etat de droit divin dans lequel l’individu est soumis à la volonté divine telle qu’elle est interprétée par de grands prêtres.

Pour Charles Gave, l’Angleterre et les Etats-Unis sont les parangons des Etats du premier ordre, ceux qui mettent la liberté individuelle avant et au-dessus du pouvoir de l’Etat et ont adopté le marché libre comme type d’organisation économique. La Révolution française, dont l’URSS était la fille légitime, a, par contre, instauré la primauté de l’Etat sur l’individu, avec comme objectif patent l’égalité ex-post. Bien que l’Histoire ait démontré la remarquable efficacité du modèle de l’égalité ex post, l’idée d’une organisation socio-économique de type soviétique garde des partisans. Gènes libertaires et démocratie, d’un côté ; gènes étatiques et technocratie, de l’autre : voilà qui explique bien des choses, comme les sympathies d’une certaine nomenklatura française pour l’URSS au temps de sa splendeur présumée et le fait que Londres soit devenu la « sixième plus grande ville de France » à une époque plus récente. Tous les Français n’ont pas perdu le sens de l’orientation.

De la rencontre du travail et du capital naît l’économie. Dès le moment où, comme ce fut le cas en Angleterre à partir du XVIIIe siècle, le capital est alloué à ceux qui le font fructifier au mieux (conformément à la parabole des talents dans l’Evangile selon Matthieu), la quantité de capital que les travailleurs peuvent utiliser croît, entraînant une hausse de leur productivité et du niveau de vie. Certes, les entreprises non rentables seront condamnées mais c’est le propre du capitalisme d’être un système de type darwinien, explique Charles Gave, et c’est ce qui fait qu’il marche.

Et a contrario c’est ce qui effraie l’auteur dans la décision de la Banque centrale européenne de faire baisser les taux d’intérêt à zéro, en ce que cela favorise ainsi les plus gros destructeurs de capital, les Etats (qui ne sont pas soumis à la destruction créatrice) et cela interrompt le processus de sélection naturelle qui génère la croissance. L’auteur de « Sire, surtout ne faites rien ! » s’insurge contre ce qui fausse les prix du marché et ceux qui confondent valeur et prix, richesse et monnaie.

Charles Gave pourfend les idées fausses (par exemple, l’augmentation de la liquidité comme moyen d’accroître l’activité économique) et les faux parleurs (socialistes, technocrates, oints du seigneur, hommes de Davos, partisans de l’homme providentiel, écologistes, tartuffes de tout crin). Il n’élude pas les questions qui fâchent : La capitalisme est-il moral ? Qui crée des emplois ? (Et non, comment créer des emplois?) Et si nous parlions des libertés (politiques, sociales, économiques) ? L’Europe est-elle mal partie ? Qu’est ce qui finira par faire sauter le système ? Quels seront les gagnants et les perdants ? Que faire pour protéger son épargne ?

Dans un style inimitable, souvent exubérant, toujours limpide, « Sire, surtout ne faites rien ! » témoigne d’une pensée cohérente et courageuse, à rebours des idées préconçues. Ce recueil a le grand mérite de poser les bonnes questions et les vrais problèmes, quand bien même toutes les réponses et solutions avancées par l’auteur peuvent ne pas faire l’unanimité. Que vous ne soyez ni « longs » sur la livre britannique (au vu de son parcours depuis plus d’un demi-siècle), ni « courts » sur l’Union européenne (étant donné les alternatives et les risques qu’elles comportent), ne vous empêchera pas de prendre beaucoup de plaisir à la lecture de ce factum décapant.

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