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L’argent libre

L’argent libre Posted on 23 août 2020Laisser un commentaire

Il y a eu le temps de l’amour libre, une notion qui remonte à la fin du XIXe siècle et inspira une morale libertaire cherchant à s’affranchir de l’Etat et de l’Eglise, reflet d’un changement social et du rejet d’une société autoritaire et répressive. Sans doute la notion a-t-elle atteint son paroxysme avec la culture hippie d’émancipation et de promiscuité des années 1960-1970. Voici à présent venu le temps de l’argent libre.

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Les gouvernements peuvent désormais dépenser tant et plus. Cela présente, fit remarquer The Economist dans un récent éditorial et remarquable synopsis de la situation économique actuelle, des opportunités et des dangers.

Il avait parfois été dit, ajoutait le magazine britannique, que les gouvernements avaient gâché la crise financière globale de 2007-2009, par défaut d’avoir repensé leur politique économique après que les choses se soient calmées. Personne ne peut en dire autant au sujet de la pandémie de Covid-19. Elle a conduit à un empressement désespéré de mettre en place des politiques qui il y a quelques mois à peine étaient inimaginables ou jugées hérétiques.

S’est opéré un changement radical tel qu’il ne s’en produit qu’une fois en une génération, semblable au passage d’un keynésianisme de bonne compagnie à un monétarisme austère inspiré par Milton Friedman dans les années 1970 ou à l’octroi de leur indépendance aux banques centrales dans les années 1990. La pandémie marque ainsi, selon The Economist, le début d’une ère nouvelle. Le défi sera d’exploiter les opportunités et de juguler les risques énormes d’un interventionnisme étatique sur-dimensionné dans l’économie et les marchés financiers.

Quatre aspects fondamentaux

The Economist dénombre quatre aspects fondamentaux de cette nouvelle ère. Le premier en est le niveau invraisemblable auquel les Etats s’endettent et le potentiel apparemment illimité d’encore y rajouter. Le FMI prédit que les pays riches emprunteront 17 % de leurs PIB combinés cette année pour financer les 4200 milliards de dollars US de dépenses et de réductions d’impôts destinées à maintenir leurs économies à flot, sans compter l’accord européen de relance économique à partir d’emprunts mutualisés, lesquels s’apparentent eux-mêmes à un franchissement du Rubicon, ni les débats au Congrès américain à propos d’un nouvel ensemble de dépenses.

Le deuxième aspect de cette nouvelle époque est le recours massif à la planche à billets. Que ce soit en Amérique, en Grande-Bretagne, dans la zone euro, au Japon, les banques centrales ont créé de nouvelles réserves monétaires d’un ordre total de 3700 milliards de dollars US en 2020. Une grande partie en a été utilisée pour acheter des emprunts publics, ce qui signifie que les banques centrales financent la relance avec pour effet que les taux d’intérêt restent bas alors que les dettes publiques augmentent.

Le troisième aspect est le rôle grandissant de l’État comme chef suprême de l’allocation de capital afin de prévenir un resserrement du crédit. La Réserve fédérale, en conjonction avec le Trésor américain, a acheté des obligations d’entreprises et directement prêté de l’argent. Les gouvernements et les banques centrales des autres pays n’ont pas manqué de leur emboîter le pas.

Le quatrième et dernier aspect est le plus important : la faible inflation. L’absence de pression à la hausse des prix signifie qu’il n’y a aucun besoin immédiat de ralentir l’augmentation des bilans des banques centrales ou de relever les taux d’intérêt à court terme de leur niveau actuel proche de zéro. La faible inflation est la raison première pour laquelle il ne faut pas s’inquiéter des dettes publiques, dont le service, grâce aux politiques monétaires accommodantes, ne coûte pratiquement rien, à tel point que l’argent paraît être gratuit.

L’aboutissement de tendances lourdes

Ne vous imaginez pas, avertit The Economist, que le rôle de l’État va comme par magie reprendre son cours normal une fois que la pandémie sera passée et que le chômage se résorbera. La nouvelle ère économique reflète l’aboutissement de tendances lourdes qui s’étaient manifestées bien avant la pandémie. L’inflation et les taux d’intérêt étaient déjà faibles alors que le niveau d’emploi était élevé. S’il faut en croire les marchés obligataires où règne une absence d’inquiétude par rapport au risque d’inflation à long terme, les déficits publics et les recours à la planche à billets pourraient devenir la norme politique pour plusieurs décennies.

D’aucuns présument des avantages d’un interventionnisme étatique plus important. Les faibles taux d’intérêt permettraient de soutenir les investissements dans les infrastructures publiques et la recherche fondamentale, de combattre les fléaux (avérés ou imaginaires), de pourvoir aux dépenses qu’entraîne le vieillissement de la population.

La nouvelle donne économique présente toutefois de graves dangers. Le premier en est de toute évidence une résurgence inopinée de l’inflation et la nécessité de remonter les taux d’intérêt afin de la contenir. Cela ébranlerait l’édifice économique tout entier.

Un autre danger en est – et c’est là l’une des perspicacités du monétarisme – qu’une gestion macroéconomique de grande envergure ne devienne la proie de groupes de pression et n’encourage le clientélisme à très grande échelle. (C’est d’ailleurs le danger d’une myopie du monde politique qui avait convaincu les Etats de déléguer à leurs banques centrales le pouvoir de gérer les cycles économiques en toute indépendance et avec pour seul et simple outil les taux d’intérêt…)

Mais, le danger ultime, que The Economist s’est bien gardé d’évoquer, n’est-il pas que les génies qui ont enfanté ce léviathan en perdent la maîtrise ou renoncent à le mater ? En d’autres termes : qu’ils laissent s’accélérer les dépenses et les dettes publiques, se déprécier la monnaie, flamber l’inflation et s’accroître le chômage dans l’attente qu’ils n’émergent du ravage économique et social comme les sauveurs tout désignés du peuple ?

François Mauriac, mort le 1er septembre 1970, il y a 50 ans presque jour pour jour, écrivit dans Les Anges noirs : «  Nous croyons que, prémédités, les événements obéiront à notre vouloir, mais à l’échéance, ils surgissent avec un visage étranger, hostile, et nous ne les reconnaissons pas. »

(L’article ci-dessus a paru, sous un autre titre, dans l’hebdomadaire satirique belge PAN numéro 3945 du 21 août 2020.)

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