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Géopolitique : la tragédie de l’Europe

Géopolitique : la tragédie de l’Europe Posted on 8 mai 2021Laisser un commentaire

En exergue de son petit volume paru récemment dans la collection Que sais-je ? sur la Géopolitique de l’Europe, Jean-Sylvestre Mongrenier cite Winston Churchill dans son Discours de Zurich du 19 septembre 1946 : « Je voudrais vous parler de la tragédie de l’Europe, ce continent magnifique au climat tempéré, patrie de tous les grands peuples du monde occidental, de la pensée, des arts et de la science, berceau du christianisme et de la morale chrétienne ».

« Si l’Europe pouvait s’unir pour jouir de cet héritage commun, poursuivit Churchill, il n’y aurait pas de limite à son bonheur, à sa prospérité, à sa gloire… »

C’est là l’une des meilleures expressions du projet des pères fondateurs des institutions européennes, même si le Royaume-Uni, bien qu’il en eût rempli les critères politiques, économiques et juridiques établis lors du sommet du Conseil européen des 21-22 juin 1993 (démocratie libérale, économie de marché, Etat de droit), n’a jamais su s’il voulait ou non en faire partie intégrante, avant de s’éloigner du grand machin qu’il en est advenu.

Bernard Voyenne, cité par Jean-Sylvestre Mongrenier, avait vu juste dans sa Petite histoire de l’idée européenne, publiée en 1952, cette idée est devenue celle d’élites, « elle chemine avec la conscience d’elle-même, et plus spécialement avec la conscience politique, [elle] est par nature aristocratique. »

Depuis la création de ce qui était à l’époque les « communautés » (économique, charbon et acier, énergie atomique), le projet européen a oscillé entre l’intergouvernementalité (l’Europe des Etats) et le fédéralisme (les Etats-Unis d’Europe).

La réalité est plus complexe car elle correspond, observe Jean-Sylvestre Mongrenier, à trois projets distincts, un fonctionnalisme à caractère technicien et régulateur (Commission et Cour de justice), un confédéralisme interétatique (Conseil européen) et un fédéralisme parlementaire (Parlement européen), avec une Commission ballottée entre plusieurs rôles, vouée à se transformer pour les uns en gouvernement d’une Europe fédérale, pour les autres, en Secrétariat général d’une Confédération européenne.

« Un équilibre de déséquilibres »

Commonwealth ou « Commonwill » ? Au commencement, était l’énergie (CECA, Euratom), censée garantir la prospérité commune. En toutes matières, il semble qu’elle se soit dissipée. Les Etats sont trop jaloux de leurs prérogatives pour que, sauf dans le domaine du commerce, on puisse parler de volontarisme. Même l’épidémie de coronavirus n’aura pas constitué un point de bascule.

Or, suivant la logique des biens publics, en l’absence d’acteurs ayant la volonté de mobiliser les ressources nécessaires pour poursuivre un objectif commun, l’intérêt seul ne suffit souvent pas à entraîner une action concertée.

Jean-Sylvestre Mongrenier qualifie l’Europe instituée d’« équilibre de déséquilibres », que ce soit au niveau des Etats ou sur les différents plans sur lesquels elle intervient. Pensez à la diplomatie et à la stratégie, et voyez la danse du balai et le jeu de la chaise pour deux entre les présidents du Conseil et de la Commission à Istanbul.

Cette situation illustre à elle seule que l’Union européenne ne constitue pas un acteur géostratégique sur la scène globale et en particulier face à la volonté retrouvée de puissance affirmée par la Russie avec le rattachement de la Crimée, la guerre « hybride » dans le Donbass et les conflits « gelés » dans la périphérie de la mer Noire et du Caucase, sans compter les tactiques asymétriques déployées dans le cyberespace ou via des forces de procuration ou encore des opérations secrètes, ainsi que le pas de deux avec la Turquie dans le dos de l’OTAN et de l’UE et l’alliance avec une Chine projetant sa puissance jusque dans la Méditerranée et l’océan Arctique.

Des lignes de fractures

S’agissant de la Russie, « faudrait-il parler de paix froide ? », s’interroge Jean-Sylvestre Mongrenier. A cet égard, l’auteur estime dangereux pour la paix et la liberté en Europe que le président Macron eut suggéré un « pivot russe » en parlant d’une Europe de Lisbonne à Vladivostok dans son discours de Brégançon du 19 août 2019 devant le président Poutine et eut évacué à cette occasion les notions de démocratie, de libéralisme et d’Etat de droit.

En outre, des lignes de fracture existent au sein même de l’Europe, qu’il soit question du partenariat qualifié de « Format 16 + 1 » composé de la Chine et de 16 pays d’Europe centrale et orientale, auxquels s’est ajoutée la Grèce, du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, Slovaquie, République tchèque), de l’Initiative des trois mers (Baltique, Adriatique, mer Noire) à laquelle participent douze Etats de l’UE, du projet russo-allemand Nord Stream 2 (auquel s’opposent la Pologne et les Etats-Unis), des axes l’un politique Paris-Berlin et l’autre militaire Paris-Londres, du Brexit ou d’un anti-américanisme latent alors que les Américains garantissent nos frontières…

L’Europe est-elle condamnée à être un « objet politique non identifié », selon la boutade de Delors en 1985 qui faisait écho à la question « Who is Europe ? » lancée par Bismarck en 1863 ? Peut-elle se permettre de rester dans un état de somnambulisme face aux menaces d’ordre géopolitique qui l’entourent et de s’abandonner à un rôle d’archonte pénétré de prêchi-prêcha vis-à-vis de l’humanité entière ?

D’où que l’on se place, il paraît évident que la disparition du leadership hégémonique américain, ou une simple réduction de l’engagement politique et militaire des Etats-Unis à son égard, aurait, selon Jean-Sylvestre Mongrenier, des effets désastreux pour l’Europe, sans qu’aucun pays en faisant partie ne puisse trouver d’abri ailleurs. Aussi, son ouvrage plaide-t-il pour une Europe des Etats basée sur la subsidiarité et s’appuyant sur une Alliance atlantique dont chaque membre porte équitablement le fardeau.

Géopolitique de l’Europe, Jean-Sylvestre Mongrenier, Que sais-je ?, 128 pages.

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(L’article ci-dessus a initialement été publié dans l’hebdomadaire satirique PAN n° 3981 du vendredi 30 avril 2021.)

 

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