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Affaire Navalny : « Le monde vu de Moscou »

Affaire Navalny : « Le monde vu de Moscou » Posted on 13 février 2021Laisser un commentaire

Dans une récente interview, le ministre russe des Affaires étrangères a déclaré que la Russie est prête à couper les ponts avec l’Union européenne si cette dernière lui imposait de nouvelles sanctions à la suite de l’affaire Navalny. « Si vous voulez la paix, vous devez être prêt à faire la guerre », a-t-il menacé.

Si, au vu des réactions des uns et des autres, l’affaire Navalny a peut-être servi de révélateur à ceux qui auraient encore entretenu une vision indulgente du poutinisme, encore ces réactions sont-elles aussi révélatrices de l’état d’esprit de ceux dont elles sont provenues.

L’avocat, homme politique et, depuis l’assassinat de Boris Nemtsov en 2015, principal opposant au régime russe en place Alexeï Navalny avait été victime le 20 août 2020 d’un empoisonnement dont il accuse le pouvoir. Plongé dans le coma, il fut transféré dans un hôpital allemand. Après cinq mois de convalescence, il a été appréhendé et incarcéré à son retour en Russie, le 17 janvier.

Une vidéo de près de deux heures dans laquelle Alexeï Navalny dénonce les turpitudes du régime et il appelait à manifester aurait été visionnée plus de 70 millions de fois en moins d’une semaine. Les rassemblements qui s’ensuivirent le 23 janvier dans de nombreuses villes, notamment à Moscou et à Saint-Pétersbourg (la ville dont Vladimir Poutine est originaire) ont donné lieu à une répression musclée de la part des forces de l’ordre et à plusieurs milliers d’interpellations et d’arrestations.

Il en alla de même le 31 janvier lors de nouvelles manifestations dans 85 villes. Faut-il voir dans ces manifestations la possibilité d’une évolution positive de la situation politique en Russie ? Ce serait verser dans l’optimisme béat que de le croire, comme l’indiquent les réactions des uns et des autres.

Plus ça change…

Le régime a bien sûr rejeté les accusations d’empoisonnement et de corruption portées à son égard mais il s’est aussi empressé de dénoncer comme une ingérence dans les affaires intérieures de la Russie un communiqué publié la veille des rassemblements du 23 janvier par l’ambassade des Etats-Unis qui invitait ses ressortissants à ne pas y participer et indiquait les lieux où ils se dérouleraient.

Si, du côté américain, le porte-parole du département d’Etat a par la suite condamné les brutalités des forces de l’ordre à l’égard des manifestants, du côté européen, l’on a déploré (Josep Borrell, le Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, dans un tweet) et, côté français, l’on s’est inquiété (notamment pour « l’Etat de droit », Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires étrangères sur France Inter et Le Monde).

Dans sa préface à la monumentale somme Le Monde vu de Moscou de Jean-Sylvestre Mongrenier, son dictionnaire géopolitique de la Russie et de l’Eurasie postsoviétique récemment paru aux PUF, l’historienne et soviétologue Françoise Thom fait observer qu’en Russie, plus ça change, plus c’est la même chose.

L’on a pu croire que leur enrichissement personnel était la seule chose qui intéressait les dirigeants de l’actuel régime russe. C’était sous-estimer leur passion pour la géopolitique dans laquelle ils voient une manière pour la Russie de projeter sa puissance sur le monde et de prendre sa revanche sur la dislocation de l’empire soviétique, et pour eux, d’entretenir leur haine de l’Occident.

Le néo-eurasisme, inspiré par les théories de l’intellectuel de droite nationaliste et anti-libérale Alexandre Douguine, a pris le relais idéologique du marxisme-léninisme dans une même sorte de dialectique déterministe, non plus matérialiste, mais tellurienne.

L’idéologie dispense les dirigeants russes de réfléchir aux vrais intérêts nationaux de la Russie et les place dans la continuité avec le passé soviétique, estime Françoise Thom, qui ajoute : « La priorité est de nuire aux Etats-Unis par tous les moyens, de les expulser du Moyen-Orient et d’Europe pour prendre leur place. » Elle perçoit dans la politique étrangère russe un modus operandi opportuniste dont l’ADN est léniniste, à savoir d’« attiser les contradictions » dans le camp adverse.

L’ombre de Brejnev

Jean-Sylvestre Mongrenier constate quant à lui que la personnalité de Poutine s’est forgée à l’époque où l’URSS sous la conduite de Léonid Brejnev rivalisait de front avec des Etats-Unis affaiblis par la guerre du Vietnam et rêvait de finlandiser l’Europe, pour les fanfaronnades de laquelle, s’agissant en particulier de l’UE, la Russie de Poutine n’a que mépris, en témoigne la conquête de la Crimée et la guerre du Donbass, entre autres. Il note aussi la réhabilitation rampante dont fait l’objet Staline, l’actuel occupant du Kremlin rêvant peut-être de dépasser sa longévité de « père de la nation ».

Dans l’une des entrées de son remarquable dictionnaire géopolitique de la Russie, Jean-Sylvestre Mongrenier en qualifie le régime, dans lequel d’aucuns voient une « démocrature », un mélange de démocratie et de dictature, de système d’« autoritarisme patrimonial », lequel se caractérise par une faible institutionnalisation du pouvoir, un contrôle politique étroit exercé par le pouvoir exécutif et le mépris de l’Etat de droit, et est comparable au régime des « pétromonarchies ».

D’« Etat de droit » en Russie, alors que les règles de droit y sont constamment manipulées, il ne peut donc être question. Que le ministre français des Affaires étrangères puisse l’évoquer relève de cette « géopolitique de cabinet » dont Jean-Sylvestre Mongrenier expose la naïveté, qu’il s’agisse de parler d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural ou de Lisbonne à Vladivostok, l’expression reprise à Vladimir Poutine par Emmanuel Macron dans son discours du 19 août 2019 à Brégançon à l’appui de son projet de « nouvelle architecture de sécurité et de confiance ».

En tout cas, en l’état actuel, le droit russe ne présage en rien de la longévité de la carrière d’opposant de Monsieur Navalny.

Le monde vu de Moscou, Dictionnaire géopolitique de la Russie et de l’Eurasie postsoviétique, Jean-Sylvestre Mongrenier, 644 pages, PUF.

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(L’article ci-dessus a initialement été publié dans l’hebdomadaire satirique PAN n° 3969 du vendredi 5 février 2021.)

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