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Ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas que l’on ne sait pas

Ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas que l’on ne sait pas Posted on 27 février 20211 Comment

« Y a 60 coups qui ont sonné à l’horloge – J’suis encore à ma fenêtre, je regarde, et j’m’interroge – Maintenant je sais, je sais qu’on ne sait jamais. » Cet extrait de Maintenant Je Sais, l’adaptation de Jean-Loup Dabadie de la chanson But Now I Know, interprétée en français par Jean Gabin, eût pu servir d’épigraphe à Système 1 / Système 2 – Les deux vitesses de la pensée, la traduction française de Thinking, Fast and Slow, le livre, immense succès de libraire, dans lequel le psychologue Daniel Kahneman fit l’inventaire des recherches qu’il poursuivit au cours de plusieurs décennies.

Ses travaux lui valurent le « prix Nobel d’économie » en 2002. Ils remirent en question l’un des fondements de la théorie économique classique, à savoir que l’Homme agit en agent rationnel, qu’il a des préférences cohérentes et qu’il sait comment optimaliser ses choix.

Daniel Kahneman, en collaboration avec Amos Tversky jusqu’à la disparition prématurée de celui-ci, passa des années à étudier et à comprendre les lacunes de notre mode de pensée intuitif (le Think Fast ou Système 1), auquel par paresse nous avons souvent recours en de multiples instances, que ce soit pour analyser des hypothèses, évaluer les fréquences et les probabilités d’événements et, d’une manière générale, prédire l’avenir.

Un article intitulé Judgment under Uncertainty : Heuristics and Biases publié le 27 septembre 1974 dans la revue Science assura la notoriété des deux amis chercheurs. Ils y prenaient le contre-pied de la théorie prévalant à l’époque selon laquelle les gens étaient des êtres rationnels et ne se départaient de leur rationalité que sous le coup des émotions (peur, affection, haine…).

Les illusions de vérité

Kahneman et Tversky soulignèrent deux traits fondamentaux de notre esprit, celui d’être aveugle aux évidences et inconscient de sa propre cécité, ainsi qu’un aspect récurrent dans leurs recherches, que le rôle de la chance est grandement sous-estimé dans la réussite. La cognition est incarnée, l’on pense avec le ventre autant qu’avec la tête et la réflexion est une activité mentale qui demande de l’énergie. Par fainéantise, nous sommes nombreux à trop faire confiance à nos intuitions et à ne pas nous fatiguer à réfléchir, d’où le rôle de la chance.

C’est notamment l’objet de la technique de l’amorçage, un exemple de biais cognitif qui infirme l’idée que nous nous faisons de nous. Les grandes statues d’une puissance divine ou, dans le monde de 1984 de George Orwell mais pas uniquement dans celui-là, les multiples représentations du Cher Dirigeant sont destinées à instiller une culture de respect et d’obéissance et pareillement le rappel de notre mortalité est un instrument de contrôle social en ce qu’il incite à la soumission et accroît l’attrait des idées autoritaires.

La création d’illusions de vérité fait aussi l’objet de la technique des répétitions fréquentes. Les porte-parole du pouvoir et les médias d’aujourd’hui la mettent en oeuvre pour asséner leurs propres vérités (ou contre-vérités). Le fait d’y être exposé de manière répétée est un moyen d’assurer la cohésion sociale à la base de l’organisation même de la société, elle-même une source d’équilibre psychologique pour ceux qui y vivent. Les spécialistes du marketing l’ont toujours su, la répétition suscite la familiarité et celle-ci institue la vérité, quelle qu’elle soit.

L’effet de halo, la tendance à aimer/croire (ou à détester/douter de) tout en bloc alors que l’on n’en a qu’un aperçu partiel, participe de ces formes d’illusionnisme faciles à instrumentaliser : j’aime/je déteste le président et, du coup, je crois/je nie tout ce qu’il peut bien raconter. Chez Dupont, tout est bon, chez Ducon, tout est… Eh bien non ! Cette déformation de notre jugement apparaît aussi dans les heuristiques de disponibilité et d’affect, en particulier lorsque l’on fait appel à nos émotions.

Notre quête de causalité

Cette propension humaine à porter un jugement sur base des seules informations à sa disposition en négligeant la quantité et la pertinence de celles dont on ne dispose pas intervient pour beaucoup dans la confiance aveugle que tout un chacun a dans ses propres convictions. Pourvu que la fable soit cohérente et plausible, le doute n’est plus de mise. Nous sommes en quête de causalité physique ou intentionnelle, nous préférons ne pas croire au hasard (ni à l’incomplétude de nos informations si tant est qu’un principe de causalité quelconque gouverne toutes choses).

Que plus que nous ne l’avons jamais été, car les moyens en ont été démultipliés par les technologies avancées d’information et de communication, nous sommes victimes au quotidien des techniques de manipulation que ces biais cognitifs invitent dans une multitude de domaines de la vie politique et sociale, n’échappera à personne. Non, ce n’est pas de la fiction et d’ailleurs toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être fortuite. Le réchauffement climatique et la pandémie de Covid-19 nous en ont servi de démonstration.

Tout cela résulte de notre capacité presque infinie à ignorer notre ignorance et de notre volonté de donner un sens au monde qui nous entoure alors que nous peinons à en donner un à notre propre existence et cela explique l’état de confusion dans lequel se trouve la démocratie, victime elle aussi de ces heuristiques d’affect et de disponibilité qui faussent les convictions des uns et des autres dans nos sociétés fragmentées. Nous ne manquerons pas d’y revenir.

Système 1 / Système 2, Les deux vitesses de la pensée, Daniel Kahneman, 706 p, collection Clés des Champs, Flammarion.

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Des biais cognitifs, il est aussi question dans l’essai On vous trompe énormément : L’écologie politique est une mystification que Palingénésie a publié en avril 2020. Commandez le livre en version papier ou au format kindle sur Amazon.fr en suivant ce lien.

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(L’article ci-dessus a initialement été publié sous le titre « A force de répéter les choses, on finit par y croire et faire croire » dans l’hebdomadaire satirique PAN n° 3971 du vendredi 19 février 2021.)

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1 commentaire

  1. Effectivement , monsieur Godefridi , votre post est très d’ actualité et explique probablement en partie la façon dont le Monde a créé cette crise sanitaire actuelle et ne parvient pas à en sortir !

    Je suis également d’ accord avec vous , le facteur chance est important et devrait donc nous appeler tous à un peu d’ humilité !

    Bon week-end .

    Michel DUBAIL

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