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La défaite de l’Occident

La défaite de l’Occident Posted on 24 février 20246 Commentaires

Après l’empire (le titre de son essai de 2002 sur la décomposition du système américain) et après la démocratie (2008), sans doute  l’essai paru le mois dernier d’Emmanuel Todd eût-il pu s’intituler « Après la défaite de l’Occident », car c’est bien de cela qu’il s’agit tant l’affaire lui paraît dans le sac. D’entrée de jeu, si l’on peut se permettre de dire puisque l’auteur reconnaît le caractère spéculatif de sa thèse principale, il s’appuie sur une vidéo publiée le 3 mars 2022, quelques jours à peine après le début de la guerre de la Russie contre l’Ukraine, par John Mearsheimer, professeur de géopolitique à l’université de Chicago, qui prédit que la Russie gagnerait. Encore ce dernier paraît-il à Todd ne pas aller assez loin dans son analyse des tenants et aboutissants de la défaite annoncée.

Force et faiblesses de la Russie

La force de la Russie, dit-il, réside en ce qu’elle raisonne en termes de souveraineté et de rapport de forces entre nations, assurant par là sa cohésion sociale, là où l’Occident aspire à incarner la totalité du monde et ne perçoit plus l’altérité. L’Occident a rompu avec la réalité et cette crise est le moteur de l’histoire contemporaine. Le régime russe, pour autoritaire qu’il soit, assume l’échec du carcan soviétique et se caractérise aussi, selon Todd, par sa tolérance de l’économie de marché (secteur des ressources naturelles excepté) et de la libre circulation de ses citoyens, ce qui lui vaut le soutien populaire dont il jouit en Russie et, qui sait, l’antipathie viscérale de l’élite dirigeante en Occident pour laquelle tout ce qui touche au peuple ne peut être que populiste.

Pour Todd, la notion d’une Russie conquérante qui après avoir abattu l’Ukraine envahirait le reste de l’Europe relève du fantasme ou de la propagande. En effet, explique-t-il, la Russie est confrontée à une crise démographique et se demande déjà comment occuper ses 17 millions de kilomètres carrés avec 146 millions d’habitants (chiffre de 2021) qui n’en seront plus que 143 en 2030 et 126 en 2050. Ce serait l’une des raisons pour lesquelles la Russie n’a envahi l’Ukraine qu’avec 120.000 soldats, l’autre étant qu’elle a sous-estimé la résistance de son adversaire, une Ukraine qui est pourtant loin d’être unitaire puisque divisée entre une partie ultra-nationaliste autour de Lviv à l’ouest, une autre, anarchique, autour de Kiev au centre et une troisième, russophile, au sud et à l’est. Le ressentiment à l’égard de la Russie jouera peut-être un rôle de structuration sociale.

Le nihilisme de l’Occident

Quoi qu’il en soit et qu’en pensent les instances de l’UE, l’Ukraine n’est, ni en l’état, ni en puissance, une démocratie libérale, et ce ne sont pas d’autres démocraties libérales qui ont volé à son secours, car, écrit Todd, l’Occident n’est plus un monde démocratique et libéral, sans que l’on ne sache pour l’heure ce qu’il est devenu, victime d’un schisme entre l’élite et le peuple, l’élite reprochant au peuple son repli sur soi, droitiste et xénophobe, et le peuple reprochant à l’élite sa perte du sens des réalités. L’élite ne représentant plus le peuple et celui-ci n’étant plus représenté, c’est l’appareil d’Etat qui fort logiquement prend de l’importance, surtout après que la religion, chrétienne en l’occurrence, matrice de toutes les croyances antérieures, se fut désintégrée. L’état religieux zéro a creusé un vide face à la finitude de l’existence humaine et le sentiment du néant conduit au nihilisme. Il est, observe Todd, omniprésent en Occident, en particulier là où l’individualisme égoïste a désintégré le noyau familial.

Pour l’instant, note Todd, l’UE dont on a pu croire qu’elle ferait contrepoids aux autres puissances est devenue « une usine à gaz ingérable » et elle se trouve imbriquée dans une guerre contraire à ses intérêts. Pire, loin de se ressaisir face à la menace, elle fait montre de pulsions suicidaires.

La défaite de l’Occident, Emmanuel Todd, 384 pages, Gallimard.

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(Cet article a paru dans l’hebdo satirique PAN n° 4128 du vendredi 23 février 2024.)

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6 commentaires

  1. Pourquoi n’avoir pas mentionné les diverses interventions d’Emmanuel Todd, sur plusieurs chaînes Youtube notamment, et dans lesquelles il développe avec références et chiffres son dernier travail ?

  2. Nous assistons à la troisième tentative de suicide de l’Europe occidentale, après celles des deux guerres mondiales. Mais cette troisième risque de réussir vu les moyens mis en oeuvre, aussi colossaux qu’insensés, avec l’aide puissante de ses grands amis américains : la destruction de son coeur, centrifuge, et le dogme de la décarbonation.

  3. Todd, et on ne s’en étonnera guère, ne semble même pas évoquer l’appui gigantesque (mais allant en diminuant, du moins pour l’instant) des USA. Son argument consistant à dire que la Russie, soumise à dénatalité mais dotée de l’espace le plus grand du monde n’envahirait logiquement pas une partie de l’Europe (je pense par exemple à tout ou petite partie de l’Estonie, Etat avec une forte proportion de russophones), prête à sourire, surtout quand on rappelle l’invasion de l’Ukraine (cette impossibilité, d’un point de vue rationnel, disaient les « experts »). Et si la pulsion suicidaire de l’Europe était la même que dans les années 30 ? Et si l’attitude munichoise se révélait être l’effroyable problème ? L’avenir le dira. Dans cinq, dix, vingt ans. L’Etat totalitaire sait patienter.

  4. J’aime bien l’analyse et la vision de monsieur Axel.

    Par contre, si je lis bien la recension de monsieur GODEFRIDI, si monsieur TODD pense que l’Europe n’est pas ou plus une démocratie j’aimerais bien qu’il m’en cite une autre ?! C’est malheureusement ou pas le problème de l’Europe, le respect et la prise en compte de tous les avis, tendances, opinions qui provoquent une certaine paralysie et inefficacité !

    Mais comment vivre autrement ? Tous les autres systèmes donnent probablement une efficacité apparente plus grande mais au détriment du plus grand nombre. Et où est l’efficience et la réussite économique ? Pas en Russie qui ne vit que de la vente de ses ressources naturelles (facile et pas éternel !!), pas en Chine où ça coince dès que le Parti ne prend pas les bonnes mesures, pas en Afrique où on se demande pour qui roulent les dirigeants au pouvoir (en dehors de pour eux et leur famille bien sûr), pas en Amérique latine je pense et pas aux USA où on hésite entre un psychopathe vicieux et un sénile qui a fait son temps ce qui n’augure rien de joyeux .

    Bon maintenant on va peut-être aller habiter sur la Lune et donc c’est peut-être à cette région que pense monsieur TODD comme exemple de démocratie… ?

  5. Comme évoqués par d’autres, Todd est abondamment passé dans les médias. Celui où il a été le plus « prudent » a été face à Baverez et Bastié : https://www.youtube.com/watch?v=Bs_V1kV5_eM&t=63s .
    Certains ont relevé la dissymétrie des « lunettes » de Todd vis-à-vis des différents pays et cultures impliqués dans l’attaque et la défense de l’Occident : https://desk-russie.eu/2023/01/28/emmanuel-todd-ou-la-permanence-du-mythe-et-de-lerreur.html.
    Beaucoup des diagnostics négatifs de Todd sont pertinents, mais il oublie les nombreuses dynamiques positives. Son diagnostic est surtout une alerte pour que nous les Occidentaux européens gardions notre sang-froid. La folie des centaines de milliards du Pacte Vert des « Verts Pastèques » allemands, achetés par Poutine pour construire la dépendance au gaz russe, est à balayer aux élections européennes (car n’ayant aucune influence mesurable sur le climat, même vue du GIEC) et à remplacer par le bon réarmement de l’Europe pour dissuader Poutine de gaspiller son argent et sa population dans la guerre d’Ukraine et toute tentative de rattrapage quantitatif et qualitatif militaire.

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