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« La dernière chance du capitalisme », vraiment ?

« La dernière chance du capitalisme », vraiment ? Posted on 29 mai 2021Laisser un commentaire

Le capitalisme libéral est-il à bout de souffle ? L’économie est-elle devenue un grand corps malade ? Quels en sont les causes, les conséquences et les remèdes ? Voici la seconde partie de la recension de La dernière chance du capitalisme de Patrick Artus et Marie-Paule Virard. Si l’économie ne vous intéresse pas, sachez qu’elle, par contre, s’intéresse beaucoup à vous !

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Patrick Artus est un homme charmant. L’auteur de ces lignes a eu l’occasion de le rencontrer et de l’écouter dans un cadre professionnel. Economiste en chef d’une banque française d’investissement de dimension internationale et professeur d’université en sciences économiques, il est un économiste éminemment respectable et respecté, en France et par-delà.

Un flash économique qu’il avait publié le 30 mars de l’année dernière sur Twitter sous le titre « La crise du coronavirus sonne-t-elle la fin du capitalisme néolibéral ? » avait soulevé une première fois la question de savoir si l’économiste signait son coming out marxiste ou si, pragmatique, il affirmait tout simplement sa préférence pour un capitalisme d’Etat qui s’affiche plutôt qu’un capitalisme de connivence qui ne s’avoue pas.

Il prédisait la déglobalisation des économies ; la nécessité d’une intervention de l’Etat pour définir et accompagner les stratégies industrielles (dans les secteurs des nouvelles technologies, des énergies renouvelables, de la pharmacie…) ; le renforcement de la protection sociale ; la fin de l’austérité budgétaire et de la concurrence fiscale et la hausse des dépenses publiques (pourtant, avec ses 57% du PIB, la France faisait déjà très fort !), bref un retour en force au dirigisme et au keynésianisme.

Cela signifie bien, avait-il conclu, la fin du capitalisme néolibéral. Avait suivi un essai sur 40 ans d’austérité salariale dont la thèse était qu’elle était la source de tous nos malheurs (inflation faible, taux d’intérêt bas, assouplissement monétaire, déficit budgétaire, envolée de l’endettement public et privé).

Il revient sur ces thèmes et enfourche son dada de l’austérité salariale dans La dernière chance du capitalisme qu’il a publié comme son précédent ouvrage et une dizaine d’autres avec la journaliste économique Marie-Paule Virard et dont une première partie de la recension a été publiée dans cette chronique la semaine passée.

Une histoire de béquilles

L’économie est devenue un grand corps tellement malade, écrivent-ils, qu’il a bien fallu que l’Etat et les banques centrales l’équipent de béquilles. Ce serait avoir la mémoire courte que d’ignorer le rôle joué par l’Etat et les banques centrales, par imprévoyance ou par négligence, dans la contamination de l’économie lors de la crise financière mondiale de 2007-2008. Ce sont bien les vices et turpitudes du monde financier qui en furent la cause et ce n’est pas, semble-t-il à tout observateur neutre, à une austérité quelconque qu’il faille en imputer la responsabilité.

Et si, en guise de béquille, Etats et banques centrales ont organisé une monétisation de l’économie, il paraît difficile d’y discerner l’influence d’un capitalisme néolibéral d’inspiration thatchérienne et reaganienne alors que l’exemple en provient clairement du Japon où une telle politique est menée depuis des lustres, la dette publique atteint 225% du PIB, inflation et taux d’intérêt sont au plancher.

En fait, pour ce qui est de l’économie américaine, il faut y voir une mise en application de la théorie de la surchauffe préconisée par Donald Trump et Janet Yellen (alors présidente de la FED, la banque fédérale américaine, aujourd’hui secrétaire au Trésor sous la présidence de Joe Biden), voire d’une forme de ce capitalisme populiste dont il était question dans le précédent article, dans la mesure où une stimulation de l’économie même en période de quasi-plein-emploi aurait notamment comme effet vertueux d’inciter les entreprises à accroître leur productivité et de ramener des travailleurs peu qualifiés sur le marché du travail, et donc de soutenir la demande (et, si l’on y pense, l’offre !).

Ce n’est jamais qu’une variation sur la théorie monétaire moderne (Modern Monetary Theory) et une preuve que l’équation austérité salariale → inflation faible → assouplissement monétaire → taux d’intérêt bas → déficits budgétaires → envolée de l’endettement public peut – voire : doit ! – se lire à rebours et que ce sont bien les impérities des dirigeants de démocraties occidentales aux horizons limités par les échéances électorales qui sont à l’origine de la déglingue économique en Occident, et non le capitalisme libéral.

Un aléa moral généralisé

Ce qu’il faut voir dans la décorrélation entre l’offre de monnaie (la base monétaire à elle seule est passée de 2.500 milliards de dollars à 15.000 milliards de dollars aux Etats-Unis de 2000 à 2019 !) et le PIB, c’est que ce ne sont pas les prix des biens et services qui ont augmenté, mais les prix des actifs immobiliers et mobiliers. N’est-ce pas dans ces politiques d’ultra-monétisation (qui n’ont bien sûr rien à voir avec un capitalisme libéral et tout à voir avec la mal gouvernance des Etats) qu’il faut chercher la raison de la distorsion constatée entre la rémunération du travail et celle du capital, cette distorsion survenant comme un dommage collatéral des impérities du monde politique ?

Traditionnellement, la politique monétaire consistait en un arbitrage entre chômage et inflation. C’est, curieusement, peut-être encore le cas en Chine, laquelle cherche la stabilité économique afin d’asseoir sa crédibilité dans sa sphère d’influence commerciale et financière, mais ce n’est plus le cas en Occident où l’on crée de la monnaie comme si cela pouvait se faire de manière illimitée.

« Inutile d’être un spécialiste de la politique monétaire, écrivent Patrick Artus et Marie-Paule Virard, pour entrevoir que, dès lors que les banques centrales achètent intégralement la dette correspondante, les gouvernements peuvent être tentés de laisser filer sans retenue dettes et déficits publics et abandonner toute notion de discipline budgétaire. » A nouveau, où est la faute et en quoi le capitalisme libéral serait-il à blâmer ?

« Quant aux investisseurs, poursuivent les deux auteurs, ils peuvent sans crainte acheter des actifs risqués puisqu’ils sont en quelque sorte assurés par les banques centrales contre la baisse des prix de ces actifs. » Formulons les choses différemment : les investisseurs doivent se risquer à acheter des actifs pour se protéger de la dépréciation de la monnaie induite par son abondance et en l’absence de toute information fiable contenue dans les prix.

Il serait surprenant qu’une telle histoire finisse (économiquement, socialement, politiquement) bien. Que l’Europe en rajoute avec son Pacte vert qui résultera nécessairement en une allocation sous-optimale – c’est un euphémisme ! – ou, plus exactement, en une destruction pure et simple d’actifs productifs – de capital ! –, ne contribuera qu’à amplifier les déséquilibres et son inconsistance au niveau mondial.

Et que les doux rêveurs se souviennent que le capitalisme libéral basé sur le libre exercice du droit de propriété est la condition nécessaire (quoique non suffisante) à l’existence de la démocratie. Tout autre système économique aboutit inévitablement à son reniement et au collectivisme. L’expérience est en cours.

La dernière chance du capitalisme, Patrick Artus et Marie-Paule Virard, 192 pages, Odile Jacob.

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(L’article ci-dessus a initialement été publié dans l’hebdomadaire satirique PAN n° 3984 du vendredi 21 mai 2021.)

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