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La monnaie fondante (Bruno Colmant)

La monnaie fondante (Bruno Colmant) Posted on 18 juin 20221 Comment

« Football is a simple game: 22 men chase a ball for 90 minutes and, in the end, the Germans always win ». Qui ne connaît cet aphorisme que Gary Lineker, l’ancien avant-centre de l’équipe de football d’Angleterre reconverti au journalisme sportif (aujourd’hui âgé de 61 ans), formula après la défaite de l’équipe nationale anglaise contre la Mannschaft en demi-finale de la Coupe du monde de football de 1990 ?

Transposé dans le monde de l’économie, cela pourrait s’énoncer : « l’économie est un jeu simple : tous les économistes courent après leurs intuitions et, à la fin, c’est toujours John Maynard Keynes qui a raison ». Et, Bruno Colmant, professeur d’économie aux universités et ancien banquier, de retour au conseil stratégique global, est pétri d’intuitions. Le mot apparaît à nombre de reprises dans son dernier essai sur La monnaie fondante, La plus stupéfiante des révolutions financières, et dans les états d’âme fort sombres (les états, pas l’âme!) qu’il partage sur Twitter et sur LinkedIn.

Rassurons-nous, comme l’écrivit le « prix Nobel d’économie » américain de 1970 Paul Samuelson, cité par Bruno Colmant, « de funérailles en funérailles, la théorie économique avance ». Faut-il pour autant occire le rentier fissa ou fondre la monnaie avant qu’elle ne fonde toute seule et n’en meure ?

C’est le « capitalisme rentier » que Silvio Gesell (1862-1930), l’initiateur de la théorie de la monnaie fondante, visait à décourager en faisant circuler la monnaie au même rythme que l’économie réelle et en prélevant à échéances régulières le tribut (de l’ordre de 5,2% par an) que valait à la monnaie sa rétention. En simplifiant, car ces choses ne sont pas simples, ni assurément aussi simples que les idées et représentations de la réalité qui n’en sont jamais qu’une esquisse ne le laissent supposer, c’est l’inflation et son impact sur les taux d’intérêt réels (réellement négatifs), qui, en quelque sorte, se chargent de cette érosion de nos jours.

Le piège à liquidité

A ce sujet, Bruno Colmant rappelle qu’il s’était demandé, dans un livre publié en 2010, si les Etats européens ne fomentaient pas à l’époque le projet cynique de faire baisser leur endettement réel en plusieurs temps : réduire les taux d’intérêt nominaux au plus bas afin de se refinancer à bon compte, escompter leurs dettes auprès de la Banque centrale, tabler sur l’inflation pour en diminuer le poids, tout en appauvrissant leurs citoyens, en particulier les rétenteurs de liquidités, pris à ce que Keynes qualifia précisément de « piège à liquidité » (liquidity trap, la préférence du commun des mortels aux prises avec l’insécurité pour la liquidité quand les taux d’intérêt tombent sous un certain niveau).

Réalité ou fiction, les deux se sont rejointes. « A cet égard, écrit-il, j’ai un pressentiment : face à des dettes publiques colossales, il est peu probable que la propriété privée ne soit pas, d’une manière ou l’autre, altérée… » En clair, il est fort probable qu’elle le soit, d’une manière ou l’autre, et les Etats ne manquent jamais d’idées de représailles ni de commensaux lorsqu’il s’agit de remédier à leur propre incurie. Il rappelle une version plus radicale de la théorie gesellienne, à savoir l’opération dite Gutt de confiscation monétaire perpétrée par le gouvernement en Belgique en 1944.

Il y eut d’autres exemples plus récents. Que l’on songe à la crise financière de 2012-2013 à Chypre et la contribution contrainte et forcée des déposants avec la partie de leurs dépôts qui y dépassait les 100.000 €… L’avenir serait-il devenu « insupportable à penser », comme le disait Albert Camus, cité par Bruno Colmant ? « Il faut se préparer à une décennie économique de terre brûlée », estime-t-il et il ajoute : « Ce qui est désormais en jeu, c’est l’ordre social, son homothétie politique et la valeur de la monnaie. Quelle majorité imposera sa volonté à quelle minorité ? » (Ou vice-versa ?)

Et, si le message n’avait pas été reçu 5 sur 5, Bruno Colmant vous le ressert en d’autres termes : « Je ressens une insidieuse et lourde intuition de basculements imminents, comme si la torpeur d’années indolentes allait être déchirée par des phénomènes inimaginables, ou plutôt trop tôt oubliés. […] Je crois qu’un monde ancien s’effondre. » « Car, après tout, qui décide de l’histoire ? » s’interroge-t-il. Accordons-lui le bénéfice de l’intuition : son dernier livre a été imprimé en mars 2022, la rédaction et la composition en ont donc à l’évidence été bouclées avant l’invasion de la Russie en Ukraine.

Un ordre économique « naturel »

De l’aveu de Bruno Colmant, Silvio Gesell serait vraisemblablement tombé dans les oubliettes de l’histoire de la pensée économique si John Maynard Keynes (qui, en 1916, l’année de la parution de L’Ordre économique naturel de Gesell, échappa miraculeusement à une fin tragique) n’en avait fait mention dans sa propre Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. C’est que, selon Colmant, manque à la théorie de Gesell la notion de stimulation budgétaire que Keynes préconisera vingt ans après dans sa Théorie générale (1936).

Ou cet oubli s’explique-t-il par les relents d’eugénisme, l’idéologie mortifère très dans l’air du temps dans la première moitié du XXe siècle, dont est empreinte la théorie de Gesell, tandis que Keynes fournissait fort opportunément aux grands sachants un prétexte d’exercer leurs merveilleux talents ?

Comment en sommes-nous retombés là ? Car enfin, l’écologisme si prégnant à notre époque dans le monde occidental est une autre forme d’eugénisme (et explicitement dénoncée comme telle dans un article du physicien Richard Lindzen, professeur émérite de météorologie au MIT, le Massachusetts Institute of Technology) et le keynésianisme et tout autre avatar d’« euthanasie du rentier » ne sont-ils pas censés en précipiter le processus ?

Ce que Gesell attaque, c’est la fonction de thésaurisation de monnaies encore adossées à l’or. Il fait prévaloir le caractère naturel de leur fonction transactionnelle. Que cet a priori reflète un jugement moral n’échappera à personne. Le keynésianisme subséquent, qui n’est jamais qu’un succédané de planisme marxiste, a démontré son caractère vénéneux dans les années 1970. La stagflation ne fut-elle pas la conséquence des déficits budgétaires et de la fin de la convertibilité en or du dollar US en 1971 avant que de n’être accentuée par les chocs pétroliers et les guerres ?

Que remédier à la situation actuelle, qui présente des similitudes avec celle d’il y a un demi-siècle, impliquerait d’inoculer le mal à plus forte dose paraîtrait contre-intuitif, si ce n’est que privilégier l’offre par rapport à la demande (comme le firent Thatcher et Reagan à l’époque) mettrait quantité de grands sachants au chômage.

La monnaie fondante, La plus stupéfiante des révolutions financières, Bruno Colmant, 160 pages, Renaissance du Livre.

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(Cet article a été publié dans l’hebdomadaire satirique PAN n° 4039 du mercredi 8 juin 2022.)

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