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La guerre entre les Etats-Unis et la Chine est-elle inévitable ?

La guerre entre les Etats-Unis et la Chine est-elle inévitable ? Posted on 19 décembre 20201 Comment

Dans sa série de chroniques consacrées à quelques éminents esprits belges de notre temps, Palingénésie donne à présent la parole à une philologue classique, Monique Mund-Dopchie, professeur ordinaire émérite de l’Université catholique de Louvain, où elle enseigna la littérature grecque à la Faculté de philosophie, arts et lettres.

Dans l’ouvrage Thucydide et les relations internationales qui fait l’objet de cet article et fut publié par l’Académie royale de Belgique en 2019, Madame Mund-Dopchie rend compte de l’actualité de la pensée de l’historien et homme politique athénien Thucydide (Ve siècle av. J.-C.) pour l’interprétation des relations internationales au XXIe siècle. Elle avive le regret de ce que l’enseignement du grec ancien et du latin ne soit plus d’usage dans le secondaire, alors que les références à l’Antiquité et à la mythologie gréco-romaine sont, de nos jours encore, foison.

Qui n’a, à propos de l’antagonisme entre les Etats-Unis et la Chine et du déplacement de l’épicentre du monde de l’Occident vers l’Orient, entendu parler du « piège de Thucydide » ? L’auteur de L’Histoire de la guerre du Péloponnèse eut lui-même la prescience du « capital impérissable » que représentaient ses analyses d’une guerre totale et des rapports entre la force et le droit dans un monde bipolaire.

Un précurseur du fact checking

Sa renommée provient de son souci de la vérité et de sa méthode de s’en tenir aux faits et d’écarter les conjectures et la rumeur (un autre thème d’actualité). Monique Mund-Dopchie le cite concernant sa méthode de fact checking dont on eût pu espérer que les médias mainstream et les donneurs de leçons s’inspirent de nos jours :

« Quant aux actions accomplies au cours de cette guerre, j’ai évité de prendre mes informations du premier venu et de me fier à mes impressions personnelles. Tant au sujet des faits dont j’ai moi-même été témoin que pour ceux qui m’ont été rapportés par autrui, j’ai procédé chaque fois à des vérifications aussi scrupuleuses que possible. Ce ne fut pas un travail facile, car il se trouvait dans chaque cas que les témoins d’un même événement en donnaient des relations discordantes, variant selon les sympathies qu’ils éprouvaient pour l’un ou l’autre camp ou selon leur mémoire. »

Certes, l’oeuvre de Thucydide n’est pas sans lacune, notamment celle d’avoir laissé de côté l’aspect économique de la guerre – sans doute l’incidence de celui-ci était-elle alors moins évidente qu’elle ne l’est de nos jours – et sa reconstitution des discours prêtés aux grands hommes de l’époque, mais L’Histoire de la guerre du Péloponnèse n’en reste pas moins, comme l’écrit Monique Mund-Dopchie, « un chef d’oeuvre de compréhension historique » de la trame des événements sous revue et de leur logique sous-jacente.

Le « piège de Thucydide »

Qu’il en ait été d’emblée conscient ou non, pour Thucydide la cause « la plus vraie » de la guerre du Péloponnèse réside dans la peur qu’inspira à Sparte l’expansionnisme d’Athènes. « Il est dans leur nature, écrit-il des Athéniens, de ne pas rester en repos et de ne pas en laisser aux autres. » L’histoire se répétera-t-elle avec les Etats-Unis et la Chine ? Poussera-t-elle l’hégémon dans la paranoïa face à l’hubris de sa rivale émergente ?

Les jeux ne sont pas faits d’avance ! Dans un discours que Thucydide attribue à Périclès, ce dernier avertit de manière prémonitoire : « Je crains plus les fautes que vous pourriez commettre que les plans de nos adversaires. »

La résurgence de la pensée de l’historien ne date pas de hier mais la métaphore que Graham Allison, un politologue et professeur émérite de l’Université de Harvard, en a forgée en guise de projection dans l’avenir, y a fortement contribué au temps présent, celle du piège de Thucydide (Thucydide’s Trap). Tant Xi Jinping, l’actuel président de la république populaire de Chine, que Donald Trump, le président des Etats-Unis, s’y sont référés. Sur les seize précédents historiques qui se sont produits depuis le début du XVIe siècle, Graham Allison n’a dénombré que quatre situations entre puissance dominante et puissance émergente dans lesquelles la guerre a été évitée…

Des rapports de force

L’apport de Thucydide ne se limite pas à l’analyse et à la description de la genèse et du déroulement des différentes phases de la guerre du Péloponnèse au Ve siècle avant J.-C. Il s’est aussi intéressé au rapport entre le droit et la force dans les relations internationales, un aspect qui ne peut pas manquer de provoquer la réflexion s’agissant à notre époque, par exemple, de l’affaire Khashoggi, des frappes militaires de trois puissances occidentales à la suite de l’utilisation d’armes chimiques en Syrie et de la mise sous tutelle de la Grèce par l’Union européenne.

Monique Mund-Dopchie établit des points communs avec les récits que fit Thucydide de la révolte de Mytilène, du procès à l’encontre des Platéens devant les juges de Sparte et du chantage dont l’île de Mélos fut victime de la part d’Athènes, trois épisodes dans lesquels le droit a été soit bafoué soit utilisé pour servir la cause du plus fort.

Elle conclut que, si le règne de la loi démarque la civilisation de la barbarie, les hommes confrontés à des circonstances semblables réagissent semblablement depuis la nuit des temps et que « dans le monde des hommes, les arguments de droit n’ont de poids que dans la mesure où les adversaires en présence disposent de moyens de contrainte équivalents et que, si tel n’est pas le cas, les plus forts tirent tout le parti possible de leur puissance, tandis que les plus faibles n’ont qu’à s’incliner ». (Thucydide, V, 89, 2).

Les apprentis sorciers en proie tout à la fois à la paranoïa et à l’hubris de la Grande Réinitialisation et de l’éco-dictature auraient intérêt à se souvenir du sort ultime et funeste que l’Histoire réserva à la grande Athènes imbue d’elle-même dans l’Antiquité et à réaliser que si le mot « orientalisation » (par analogie avec occidentalisation) n’est pas au dictionnaire, il ne manquera pas d’y figurer très bientôt, car l’Histoire se répète, le livre de Madame Mund-Dopchie en constitue un rappel érudit.

Thucydide et les relations internationales, Monique Mund-Dopchie, 96 p, Editions de l’Académie royale de Belgique.

(L’article ci-dessus a initialement été publié dans l’hebdomadaire satirique PAN n° 3961 du vendredi 11 décembre 2020.)

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1 commentaire

  1. Oui, l’histoire se répète et le cours de grec en rhéto m’a appris, avec « Oedipe roi », que les humains font les plus grosses erreurs… en voulant éviter une erreur!
    Malheureusement, vu ce que l’école est devenue – enseignement de haut niveau pour tous = enseignement correct pour personne – Sophocle et les écrivains antiques Grecs en général, la sagesse des anciens, la culture… sont devenus « inutiles » et je vois des cours de plus en plus dépourvus de sens et d’utilité….. POURQUOI?

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